Sous son mètre nonante-quatre, des jambes interminables qui ratissent l’entrejeu genkois : le chouchou de Philippe Clement porte l’une des équipes en forme du moment. Avant de valider son billet pour les play-offs 1 et viser la Coupe face au Standard, le Sénégalais évoque le racisme, Guy Roux, son record d’Europe du carton rouge et Youssou N’Dour. Sans oublier Morioka, ce fameux 31 mai 2002, une sœur prof d’unif… et bien sûr le froid. Ibrahima Seck passe “Sur le Gril”

Seck sur l’homme. Un hiver Seck. On les lui fait souvent. Mais le gus n’est pas trop porté sur les jeux de mots. Du genre sérieux. Travailleur et réaliste. Son souci actuel, c’est… le froid sibérien qui frappe la Belgique. “Comme tous les Africains je déteste le froid, aucun joueur ne vous dira qu’il joue mieux dans la froidure ” grimace le grand Sénégalais. ” Je me souviens de ma première rencontre avec la neige : c’était à 18 ans, en arrivant en Italie pour un test à Brescia. Je n’ai pas osé la toucher, je suis resté à l’intérieur, à la regarder tomber (rires). Avec mon gabarit et mon centre de gravité assez haut, les terrains gelés sont difficiles pour moi et je souffre face aux petits formats. Heureusement, je compense dans le jeu aérien et dans les duels : quand ils font cinq pas, j’en fais deux (rires).”

Car c’est un monstre de muscles qui nous fait face : avec ses grandes guibolles, on le compare parfois à Yaya Touré. “C’est flatteur mais je suis loin de son niveau. D’ailleurs, Yaya montre encore, quand il entre au jeu, qu’il ne dénote pas à City. Mais je n’ai pas de modèles : si tu croises ton modèle sur le terrain, tu fais quoi ? Tu t’arrêtes et tu le regardes ? Je me contente de m’inspirer des joueurs qui occupent mon poste : quand je regarde Real-Barcelone, je note la vitesse de prise de décisions des médians. Et répéter cela à l’entraînement chaque jour permet d’accélérer votre propre jeu.

Recordman d’Europe…

Arrivé en Belgique à l’été 2016, Ibrahima Seck a dû d’abord dépouiller son jeu : après quelques mois à Beveren, il avait déjà pris… 3 cartons rouges. “J’ai vérifié, j’ai le record d’Europe de vitesse pour une carte rouge : 22 secondes contre Anderlecht ! Je n’en suis pas vraiment fier, mais je dois faire avec : les arbitres sifflent différemment selon les pays. Je me suis adapté, cette saison je n’ai pas mis un seul tacle : après mes grandes jambes, ça fait tout de suite peur ! Mais c’est clair qu’avec mes atouts physiques, je rêve de la Premier League. Comme tous les Africains d’ailleurs.

Crédité de 2 points au dernier Soulier d’Or, Seck est arrivé à Genk dans les bagages de Philippe Clement, son coach de Waasland-Beveren. “Contrairement à ce qu’on dit, Genk me voulait déjà avant de négocier avec Clement. Et je ne suis pas la créature de Clement : il a juste vu que je pouvais apporter de l’équilibre dans son système. J’ai signé un contrat avec Genk : s’il part, je ne partirai pas avec lui. Un entraîneur est jugé sur ses résultats, pas sur ses copains. Disons qu’on s’est trouvés : Clement et moi, on progresse ensemble. Il connaît parfaitement le football belge, je pense qu’il ira encore plus haut.”

Gare à la sieste

L’autre pépite révélé au Freethiel, c’est bien Morioka, le Japonais déjà transféré au Parc Astrid. “Ryota va réussir sans problème à Bruxelles, une fois passée la période d’adaptation. Il a raté un penalty à son premier match, mais il s’est déjà repris en butant deux fois contre Mouscron. Il gère bien la pression et contrairement à ce que disent certains, c’est un gros bosseur : il ne se contente pas de distribuer les ballons, il court et défend pour l’équipe.

Le plan de carrière de l’ex-trio waeslandien connaît donc une solide accélération. Reste à savoir jusqu’où. “Je ne peux pas vous répondre, je ne regarde pas plus loin que le prochain match, je ne fais aucun projet. En football, la seule vérité, c’est le travail au quotidien et l’humilité. Si vous bossez, vous arrivez. Évidemment, si vous restez chez vous à dormir, ça ne marchera pas…”

Pas de 2e chance

Même hyper-réalisme quand on lui demande de préfacer le sprint final de Genk, l’une des équipes en forme du moment. “On dit qu’on sera l’équipe des play-offs ? D’abord on doit y arriver ! Quand je vois la qualité de nos joueurs, nous avons une des meilleures équipes de Belgique mais il faut le montrer : Genk a raté son début de championnat et le paie toujours. Je pense aussi à la finale de la Coupe (NDLA : c’est Seck qui a inscrit, en demi-finale contre Courtrai, le but de la qualification), il faudra être prêt contre le Standard : une finale, ça ne se joue pas… ça se gagne. Nous n’aurons pas de 2e chance : il faut tout donner le Jour J pour éviter les regrets. Après, la vie continuera : on ne peut donner que ce qu’on a.”

Passé par les séries inférieures françaises (Épinal, Créteil), ex-équipier du Carolo Amara Baby à Auxerre (“Guy Roux venait voir chaque entraînement, mais à part ‘Bonjour’, on ne s’est pas parlé…”), Seck perce au sommet à déjà 28 ans : “Je ne suis pas du genre à revenir en Afrique pour parader et étaler l’argent que je gagne. Chacun doit faire son propre chemin. Regardez encore récemment en Libye, tous ces Africains à qui des escrocs vendent du rêve et qui sont prêts à tous les sacrifices pour passer en Europe. On leur faire croire à l’Eldorado mais il y a beaucoup de laissés pour compte. En football, c’est la même chose : on vous dit que vous êtes le roi quand tout va bien… mais au premier contretemps, vous n’êtes plus rien. C’est un milieu peuplé d’hypocrites où l’argent, la jalousie et les rivalités font loi.

Faibles d’esprit

Sur le terrain, il vit aussi parfois le racisme récemment dénoncé par N’Ganga et M’Poku. “Ça m’est encore arrivé très récemment, l’arbitre a d’ailleurs tout entendu… mais il n’a rien fait. C’était un adversaire qui m’insultait : ça ne me fait rien, je m’en fiche, ça me fait même rigoler, ce sont des individus étroits d’esprit. Les cris des tribunes, je ne les entends pas non plus : quand le match démarre, j’entre dans ma bulle. Là aussi, les racistes sont des simples d’esprit. Le problème, c’est que si on les sanctionne par des matches à huis clos, on sanctionne tous les vrais fans de foot.

Sur le vert, il est le relais du coach : “Je suis un leader par nature et vu la position que j’occupe, je dirige les autres… en Anglais puisque, dans notre Tour de Babel à Genk, c’est la langue imposée au vestiaire par le coach. Le Flamand ? Non, je ne comprends rien (rires). Et j’ai même chanté en Wolof lors de mon bizutage à Beveren : j’avais choisi du Youssou N’Dour. À Genk, j’ai évité de justesse la chansonnette : je suis arrivé après le stage (rires).”

2002 forever

Fier de sa réussite mais modeste congénital (“Je suis l’avant-dernier enfant dans ma famille, ma sœur est prof d’économie à l’Université de Clermont… mais elle ne me conseille pas, elle n’y connaît rien en foot !“), il botte vite en touche quand on lui parle de la Coupe du Monde, pour laquelle le Sénégal s’est qualifié. “Je n’en serai pas : le coach a son groupe qui a fait toute la campagne, il y a une grosse concurrence… et ma seule sélection date déjà d’il y a 3 ans. Mais depuis l’épopée du Mondial 2002, chaque Sénégalais rêve d’intégrer les Lions de la Teranga. Je me souviens de cette fameuse victoire contre la France, le 31 mai 2002 : avec le décalage horaire, il était 11 heures du matin à Dakar et on a dansé dans la rue jusque dans la nuit !

Ibrahima Seck ne fait donc pas de rêves russes, il ne rêve d’ailleurs… jamais : le seul match qui compte est le prochain, samedi soir. Et c’est un retour à Waasland-Beveren : “Je n’y ai gardé que des amis, on se saluera avant et après, mais pendant le match, ce sera chacun son blason. C’est ‘mon’ match. D’ailleurs, je dois aller dormir pour être en forme samedi…

Ne pas trop dormir non plus, car “celui qui dort ne réussit pas…” Ce pourrait être un dicton sénégalais, signé Seck.