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Après une série d’invincibilité de 9 matchs, Aliou Cissé a connu son premier revers en match officiel, samedi dernier, face aux «Bafana Bafana», en terre sud-africaine. Même si la défaite a été entachée d’une grossière erreur d’arbitrage, on ne peut pas pour autant occulter les manquements dans le jeu des «Lions». Le sélectionneur de l’Equipe nationale du Sénégal ne se débine pas à l’heure d’évoquer les points noirs de Polokwane. Dans cet entretien exclusif qu’il nous a accordé au lendemain de la rencontre, à l’aéroport Léopold Sédar Senghor de Dakar, Aliou Cissé refait le match avec beaucoup de recul. Mieux, au-delà de cette défaite, il revient sur le coup au moral et l’urgence de se remobiliser à moins de deux mois de la CAN 2017. 

Coach, 48 heures après la défaite en Afrique du Sud, que retenez-vous de ce match avec le recul ?

On a forcément eu le temps de revoir le match. Au-delà du coup du sort de l’arbitrage, je suis resté un peu sur ma faim, surtout pour la première mi-temps. On n’a pas développé du jeu, on n’a pas joué, on n’a pas osé se mettre dans les intervalles, demander le ballon et se mettre dans le bon sens pour pouvoir attaquer correctement. On est trop resté sur les schémas tactiques qu’on a travaillés durant toute la semaine. Ce que je regrette, c’est qu’il n’y a pas eu ce dépassement de fonctions. C’est ce qui a dû nous bloquer un peu. J’ai trouvé mes joueurs un peu timorés, moins entreprenants. C’est la conclusion que je tire de la première mi-temps. On aurait dû avoir un peu plus de qualité offensive. On a récupéré un nombre incalculable de ballons, mais on n’a pas su se projeter vers l’avant. On a beaucoup ronronné derrière. On a voulu les attendre, parce que c’est une équipe qui est très bonne dans les intervalles. On n’avait pas envie d’ouvrir les intervalles. On a su les contenir un bon bout de temps. Ce qui restait, c’est surtout la projection vers l’avant. On a gardé le ballon à la récupération, alors que ce que j’avais demandé, c’est : récupération et percussion. En deuxième période, on a eu beaucoup plus d’audace. On a joué beaucoup plus devant. On a percuté un peu plus. On a bougé offensivement. On a trouvé plus de relais. Ça a été beaucoup mieux. On a pu se projeter. On n’a pu se lâcher et on aurait pu revenir à la marque.

L’erreur d’arbitrage a fait le tour du monde. Vous est-elle restée en travers de la gorge ?

Je n’aime pas parler de l’arbitrage. Il faut que je regarde encore les images. Je ne sais pas s’il y a penalty ou pas. Peut-être que c’est ce qui a déconcentré mes joueurs, mais j’avais déjà averti les gens de tout ça. On est en Afrique. Il faut qu’on s’adapte à ces façons de faire. L’arbitre peut se tromper.

Pourquoi les joueurs ont eu cette attitude, est-ce qu’ils n’ont pas été trop chargés par rapport au discours sur le style de jeu de l’adversaire ? Avaient-ils trop peur de se découvrir ?

L’adversaire, on est obligé d’en parler. Si on ne parle pas de l’adversaire, lui va parler de vous. Nous sommes dans le football professionnel où chacun doit savoir ce que l’autre fait. Notre rôle, c’est de donner un maximum de billes à nos joueurs pour se préparer pour le match qu’il faut. Ce sont des joueurs professionnels qui ont l’habitude des grands challenges. Celui-là en était un. On en aura encore d’autres pendant la Coupe d’Afrique. Petit à petit la pression va monter. Et quand on est footballeur professionnel, cette pression, on doit la surmonter. Il faut être capable de travailler avec et surtout essayer d’exister sous la pression.

Pour certains observateurs, cette défaite arrive au bon moment, parce qu’elle va vous permettre de vous remettre en cause pour mieux préparer la CAN 2017. Partagez-vous cette idée ?

Il n’y a jamais de bon moment pour une défaite. La seule chose qu’on peut dire, c’est que c’est une défaite qu’il faut prendre avec beaucoup de philosophie. Je suis assez serein, assez calme. Perdre en Afrique du Sud ne change rien à nos ambitions. L’ambition reste toujours le même. C’est d’aller à la Coupe d’Afrique pour faire un meilleur parcours par rapport aux quatre dernières éditions (le Sénégal n’a pas franchi la phase de groupe depuis la CAN 2006), c’est-à-dire sortir de la poule et aller le plus loin possible. Ensuite, revenir en forme pour enchaîner avec les Eliminatoires de la Coupe du Monde. On a le potentiel et les qualités pour faire tout ça. Ce n’est pas ce coup du sort de l’arbitre (le ghanéen, Joseph Lamptey) qui va nous empêcher de rêver.

Après le match, qu’est-ce qui s’est passé dans les vestiaires. Quelle a été l’attitude des joueurs ?

C’est fini. Pour moi, le match est derrière. On a pris les enseignements qu’il faut. L’enseignement que nous avons tiré après le match, c’est qu’effectivement, nous sommes meilleurs que l’Afrique du Sud. On s’est dit que si l’Afrique du Sud a des ambitions d’aller à la Coupe du Monde, pourquoi pas nous ? Dans le foot, on gagne des matchs, on en perd et on fait des matchs nuls. Les joueurs étaient malheureux, parce que c’est un match qui était à leur portée. Il nous reste d’autres matchs. Si on avait des joueurs professionnels qui se découragent, alors qu’il leur reste quatre matchs dans ces Eliminatoires au Mondial 2018, mieux vaut aller faire autre chose. Je reste très motivé. Je suis plus fort que jamais et motivé à l’idée d’amener cette équipe le plus loin possible.

Mais vous avez quand même grillé un joker. Cela va certainement rajouter la pression sur les matchs qui restent…

Rien n’est facile dans le football professionnel. La pression fait partie de notre vie. Il faut être capable de vivre avec. Maintenant, tous les matchs sont à gagner. Effectivement, nous avons grillé un joker, mais je reste persuadé que, dans ce mini-championnat, les autres équipes laisseront aussi des plumes comme on en a laissé en Afrique du Sud. On a la chance de rencontrer l’Afrique du Sud lors de la dernière journée chez nous. C’est à nous de remettre les pendules à l’heure, dès la journée suivante (face au Burkina Faso, à Dakar). Les garçons ont montré qu’ils sont positifs et qu’ils peuvent y arriver.

Quels sont les compartiments du jeu que vous pensez devoir revoir ?

Je n’ai pas grand-chose à reprocher à mes joueurs. Ils se sont toujours donnés pour l’équipe. Je suis fier d’eux individuellement, du parcours qu’ils sont en train de faire, de leur attitude à chaque fois qu’ils portent le maillot de l’Equipe nationale. Maintenant, j’attends beaucoup que chacun essaie de se projeter dans le collectif. J’ai toujours dit que cette équipe peut gagner des choses quand elle se met à jouer ensemble. C’est vrai que sur l’aspect collectif, on n’a pas beaucoup de temps, mais on doit progresser sur le plan collectif pour que l’équipe puisse jouer à 100%, parce qu’on n’en est pas encore là.

Ne trouvez-vous pas que le milieu de terrain doit être revu ? Que le trio Guèye – Kouyaté – Diamé a montré ses limites, dans la production du jeu et dans la projection vers l’avant ?

Je ne suis pas de cet avis. Lors du match contre le Cap-Vert, j’ai décalé Cheikhou Kouyaté devant la défense. Je l’ai mis devant la défense, parce que je pensais que l’adversaire allait jouer un peu plus long et que c’était important de protéger l’axe central. Mais devant Cheikhou (Kouyaté), il y avait Gana (Idrissa Guèye) qui est un joueur très bon techniquement. Il y avait aussi Diamé qui est bon techniquement. Ce sont des joueurs de poche. J’attendais d’eux un peu plus de créativité (face à l’Afrique du Sud). Dans ce domaine-là, c’est vrai qu’on n’a pas été à la hauteur. On n’a pas amené beaucoup de créativité. On ne s’est pas assez mis dans les intervalles. On n’a pas demandé assez de ballons pour se projeter devant. C’est ce qui a fait qu’à chaque fois qu’on a touché Sadio Mané, il prenait le ballon et courait avec. À chaque fois qu’on touchait Baldé Keïta Diao, c’était la même chose. Moussa Konaté, on l’a peu touché en profondeur. C’est vrai que dans ce milieu de terrain, on aurait pu apporter un peu plus de technique. En réalité, c’est ce que j’ai regretté lors de première mi-temps. Les joueurs n’ont pas mis de la folie. Ils ne se sont pas trop lâchés. Je ne comprends pas les raisons.

Pour le public et les observateurs, vous avez des profils de joueurs capables d’apporter cette créativité, cette folie, avec les Pape Kouly Diop, Pape Alioune Ndiaye, Cheikh Ndoye, Younousse Sankharé… mais le souci, c’est que vous les laissez sur le banc.

C’est possible. Aujourd’hui, il y a un groupe qui est là. Il y a une équipe à mettre en place. Des schémas sont possibles. Des combinaisons sont possibles. Que ce soit Pape Kouly, Sankharé, Cheikh Ndoye, Pape Aliou Ndiaye, il y a pas mal de possibilités. J’en suis conscient.

Peut-on s’attendre à des changements ?

C’est normal parce que l’Equipe nationale, c’est ça aussi. Nous sommes là pour mettre des combinaisons en place. L’avenir nous édifiera.

Au niveau des latéraux aussi, il y a problème. Le Sénégal semble manquer de latéraux modernes capables d’avoir un apport offensif certain avec une présence dans le jeu et dans la création d’occasions. Pape Ndiaye Souaré était celui qui s’en rapprochait le plus, mais il est indisponible…

Pape Ndiaye Souaré, je ne le dirai jamais assez, c’est une énorme perte pour nous. Mais, Saliou Ciss ne démérite pas. Il fait de très bonnes choses. Il ne faut pas tout remettre en question. Les gens ont tendance à oublier qu’on a fait 10 matchs (officiels) et on en a perdu qu’un seul. C’est notre première défaite en match officiel. Il faut savoir raison garder. On va continuer à travailler. La marge de progression est encore là. Personnellement je suis serein. Mes joueurs aussi. Ça fait partie de la progression de l’équipe. J’espère que les joueurs auront le mental qu’il faut pour revenir. Personnellement, je suis remonté à bloc. Cette énergie que j’ai au lendemain de cette défaite, je vais la transmettre à mes joueurs. Tout le monde a vu dans quelles conditions nous avons perdu. On peut digérer facilement le fait de perdre contre une équipe plus forte. Mais quand vous perdez de cette façon face à une équipe largement à votre portée, c’est rageant.

La CAN, c’est dans deux mois. Comment va se dérouler la préparation ?

Là, on peut commencer à parler de la CAN. Demain (mardi), j’ai réunion avec le président de la Fédération. On va mettre en place les conditions de travail. On y est déjà.