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Après trois superbes saisons du côté de Guingamp, Younousse Sankharé a décidé de franchir un nouveau palier cette année en rejoignant le LOSC de Fred Antonetti. À vingt-six ans, et après un début de carrière moins fulgurant que prévu, l’heure du décollage a peut-être sonné pour Sankharé.

Avec les finances exsangues qui sont les siennes, le LOSC a peut-être réalisé l’un des coups du mercato en allant arracher à Guingamp le milieu de terrain Younousse Sankharé pour une somme comprise entre 2,5 et 3,5 millions d’euros. Dans un marché des transferts qui perd complètement la boule et surévalue des joueurs au talent parfois plus que discutable, choper un mec de la classe de Sankharé à ce prix-là tient du miracle. Mais après trois saisons pleines du côté des Côtes d’Armor, sous les ordres de Jocelyn Gourvennec, Sankharé va-t-il de nouveau franchir un palier supplémentaire, lui à qui tous les observateurs avaient prédit un avenir dans les plus hautes sphères du foot européen ?

L’éclosion d’un crack

Lorsqu’il débute sa carrière professionnelle sous le maillot du Paris Saint-Germain, son club formateur, lors de l’Emirates Cup à Londres, en juillet 2007, Younousse Sankharé épate la galerie. Impossible de ne pas se remémorer ce flip-flap des familles, sorti lors de son tout premier match en pro, contre le FC Valence, au nez et à la barbe des expérimentés Arizmendi et Caneira. Alors ok, réaliser un tel geste, si beau soit-il, ne veut rien dire en soi quant à la future carrière du garçon, mais ça pose tout de même le personnage. Du culot, du caractère et une technique insolente balle au pied. Ce jour-là, Arsène Wenger himself ne cacha pas son admiration pour ce gamin né à Sarcelles et dont le potentiel laisse présager un avenir des plus sexy. Oui mais voilà, après des débuts prometteurs avec le PSG, la progression de Nounours Sankharé va ralentir un chouïa, et c’est dans l’antichambre de la Ligue 1 que l’enfant du 9-5 est appelé à parfaire son talent.

« C’est un garçon qui a eu un peu de retard à l’allumage, confirme David Beshkoura, l’un des éducateurs du PSG qui connaît Younousse comme s’il l’avait fait. Quand je l’ai vu arriver à Paris, je pensais qu’il était prédestiné à faire une carrière un peu plus étoffée et il a finalement fallu qu’il passe par la Ligue 2 avant enfin d’éclore vraiment en Ligue 1. » Les raisons sont multiples pour expliquer ce léger retard. La première pourrait venir du caractère bien trempé du milieu de terrain issu de la même génération que Mamad Sakho au PSG. Avec le recul nécessaire, Beshkoura tente aujourd’hui une explication : « Il était mal compris. Il avait les nerfs à vif, il avait toujours l’impression que tout le monde lui en voulait. Quand je suis arrivé au PSG, on m’a dit que ça serait difficile avec lui, donc ça a été un challenge pour moi de l’encadrer et je pense qu’on a bien travaillé tous les deux. »

Le rebelle, les excuses et la casquette

Pour confirmer cette sensation, c’est vers Thierry Morin, un autre formateur du Paris Saint-Germain, qu’il faut se tourner. « Quand il est arrivé à Paris, c’était un garçon qui avait un très gros caractère. Je peux vous dire qu’au centre, il y avait des moments où c’était chaud, il pouvait vite partir en vrille et donc il fallait toujours le contenir. En fait, je crois qu’il avait toujours tendance à croire qu’on lui en voulait, il était trop revanchard, rebelle.  » Mais si tous semblent sur la même longueur d’onde au moment d’évoquer l’excès de fougue du titi parisien, les deux éducateurs s’accordent aussi pour dire qu’il était déjà doté d’une solide intelligence et d’une capacité à prendre du recul sur lui-même. Une qualité rare à cet âge-là. « J’aimais bien discuter avec lui parce qu’il était capable de se remettre en question, constate Beshkoura. Il lui arrivait de venir me voir en disant : « Coach, vous aviez raison, excusez-moi. » Il a toujours eu cette honnêteté, mais il fallait lui laisser le temps de redescendre parce que c’est quelqu’un qui monte très vite dans les tours. Quand c’est comme ça, il faut le laisser digérer et c’est après coup qu’il comprend les choses, une fois posé. »

Même son de timbale du côté de Morin : « Parfois, le soir, il venait toquer à ma porte pour s’excuser du comportement qu’il avait pu avoir dans la journée. C’est un garçon qui, comme sur le terrain, allait parfois un peu trop loin, mais il savait aussi se remettre en question et se reprendre en main. » La seconde explication de cette explosion tardive, l’image véhiculée par le joueur, pourrait sembler futile, mais elle ne l’est pas du tout, bien au contraire. Dans un monde du foot où le paraître est devenu un élément central dans la perception d’un joueur et où les étiquettes, positives ou négatives (surtout négatives) se collent plus facilement qu’elles ne s’enlèvent, Younousse, comme beaucoup d’autres à son âge, a peut-être tendu le bâton pour se faire battre. « Je pense que son image au départ lui a porté préjudice et il en a souffert, appuie David Beshkoura. On en discute souvent avec lui. Et c’est cette image-là, notamment lors de ses premières interviews où il porte sa casquette, qui a pu le desservir. Je pense que c’est l’une des raisons qui l’ont freiné dans son évolution. On l’a mal jugé en tant qu’homme, alors que c’est vraiment une belle personne. C’est un garçon juste, honnête et intègre. »

« C’est cette image-là, notamment lors de ses premières interviews où il porte sa casquette, qui a pu le desservir. Je pense que c’est l’une des raisons qui l’ont freiné dans son évolution. »David Beshkoura

Lâche ta balle, Younousse !

Daniel Sanchez, qui a eu la bête sous ses ordres lors de son prêt à Valenciennes en janvier 2013, n’évoque pas tant un problème de caractère – «  Avoir du caractère, ce n’est pas forcément une mauvaise chose tant que ça reste dans les limites du raisonnable. » – et préfère se focaliser sur le terrain. Pour l’ancien coach du VAFC, il était avant tout question de régularité dans les performances : « Son talent, on le connaissait, c’est un joueur de très grande qualité, techniquement il est très à l’aise, il a un bon pied gauche et une bonne vision du jeu. Donc là-dessus, il n’y avait pas de problème, après c’était sur sa régularité qu’on pouvait parfois avoir à redire. Or, on le sait tous, il y a des jours où ça va moins bien sur le terrain et ces jours-là, il faut savoir évoluer, il faut savoir un peu changer sa manière de jouer, et c’est là-dessus qu’il avait des lacunes.  »

« Le problème, c’est qu’il essayait de tout faire, précise Thierry Morin. Il faut qu’il joue sur ses qualités, dans le registre qu’on lui a confié, il ne faut surtout pas qu’il en fasse trop.  » À Valenciennes, Sánchez s’est ainsi attelé à lui prodiguer les conseils nécessaires afin qu’il devienne le très grand joueur qu’il était destiné à devenir dès le plus jeune âge. À savoir ? « La diversification de son jeu, le fait de ne pas rester bloqué dans ses idées. Il fallait qu’il varie tout ça parce qu’il avait tendance à garder un peu trop la ballon, à vouloir faire la différence tout seul. J’ai surtout insisté sur le fait de dépouiller son jeu. Avec la qualité technique qui est la sienne, c’est d’autant plus facile à faire. »

L’amour est dans le pré

La vie est faite de belles rencontres et, en rejoignant les Côtes d’Armor et l’En Avant de Guingamp, Younousse a lui aussi eu droit à la sienne. En arrivant sous les ordres de Jocelyn Gourvennec, Sankharé a certainement, à ce moment-là, réalisé le meilleur choix de sa carrière. À Guingamp, le Parisien a trouvé un environnement stable, sain et, surtout, un entraîneur jeune qui lui a accordé une confiance énorme. Titulaire indiscutable dans l’entrejeu breton, Younousse a littéralement explosé dans la cocotte minute du Roudourou. Baromètre de son équipe, Sankharé a été l’un des grands artisans des bonnes saisons de l’En Avant ces trois dernières années. « Je pense qu’il avait besoin d’être mieux encadré, mieux guidé. Gourvennec a eu ce rôle-là et c’est pour ça qu’il a progressé sous ses ordres » , soutient Morin.

Son ex-collègue de travail au PSG confirme :

« Peut-être que dans sa vie personnelle, les choses ont changé, il a mûri, il a pris de la bouteille, et je pense que là, ça va dans le bon sens. »Thierry Morin

« Gourvennec est un entraîneur jeune avec une vraie envie de faire progresser les jeunes joueurs, et si Younousse s’est retrouvé propulsé sur le devant de la scène, ce n’est pas anodin. Gourvennec a fait évoluer son jeu et lui a fait confiance et je pense que Younousse le lui a bien rendu sur le terrain, parce que c’est quelqu’un de fidèle. » « Sur ce que j’ai vu de lui dernièrement, je le trouve plus serein, conclut Thierry Morin.Alors peut-être que dans sa vie personnelle, les choses ont changé, il a mûri, il a pris de la bouteille, et je pense que là, ça va dans le bon sens. Je suis sûr qu’à l’avenir, c’est un mec qui pourra jouer encore plus haut qu’à Lille. » Car il ne faudrait pas oublier que le joueur n’a que vingt-six ans et que le plus beau reste potentiellement à venir. Si ses performances continuent de monter crescendo comme c’est le cas depuis trois ans, alors il n’est pas interdit de croire que Sankharé n’est qu’au début d’une belle histoire. Pour Younousse plus que pour d’autres peut-être, rien ne sert finalement de courir.