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En hommage à Baba Touré, décédé samedi dernier et inhumé le lendemain dimanche au cimetière de Pikine, Stades revient sur le dernier entretien que lui a accordé le regretté l’ancien footballeur parti à l’âge de 59 ans suite à un malaise. C’était dans notre livraison du mardi 15 mars dernier

Baba Touré, vous êtes aujourd’hui dans le staff de Guédiawaye FC. une bonne reconversion pour vous ?

Effectivement. Vous savez, Diamil Faye, le président de cette équipe, est quelqu’un que j’ai encadré dans son très jeune âge, avant même qu’il n’aille en Europe. C’est lui  qui m’a pris dans le staff. Je le remercie beaucoup, d’anciens footballeurs comme Séga Sakho et d’autres l’ont d’ailleurs félicité pour son geste. Je suis superviseur dans le club et j’y suis à l’aise. À part l’équipe première, j’ai un droit de regard sur les équipes junior, cadette et réserve. Je ne me plains pas, j’ai un salaire et l’ambiance est très bonne. En plus de moi, il y a un jeune qui s’appelle Ablaye Guèye qui était le capitaine de Guédiawaye. Il a eu une fracture qui l’a poussé à arrêter de jouer. Aujourd’hui, il s’occupe des juniors. Je pense que c’est une bonne démarche de la part de Diamil Faye.

Le président de la république, Macky fall, a dit une fois que vous l’avez fait rêver en tant que footballeur. N’avez-vous pas le sentiment d’être passé à côté de quelque chose de grandiose ?

Je vais dire deux mots sur le président Macky Sall. Quand je partais à Fatick, à l’époque, c’était pour un mariage. Mais, sur la demande des gens, je suis resté jouer dans l’équipe Navétane, à l’AJ Fatick, c’était dans les années 1975. L’année d’après, l’équipe jouait en première division. À l’époque, Macky Sall était encore élève au lycée. C’est vrai, il a dit à plusieurs reprises que je suis son footballeur préféré et je peux le croire. À l’époque quand on devait jouer un match, il venait me voir et me disait «je veux que tu marques un but pour moi. Donne-moi tes chaussures je vais te les nettoyer». Il avait vraiment de l’admiration pour moi en tant que footballeur et quand il me disait cela, je marquais toujours pour lui. Mais ça s’arrête là. Je l’ai dit une fois à un journaliste qui est allé écrire que Macky Sall cirait mes chaussures. Ce n’était vraiment pas dans le contexte, surtout quand on parle du président de la République. Moi, je suis vraiment fier de lui avoir procuré autant de plaisir sur le terrain.

Qu’est-ce qui vous a manqué pour être professionnel avec le talent que vous aviez ?

C’est Dieu qui décide. Mais vous savez, dans ce pays, quand on est célèbre, les gens racontent n’importe quoi sur vous. Peut-être que beaucoup ne le savent pas, mais j’ai  été en Belgique, au FC Bruges. Mais à l’époque, j’avais des soucis de santé. Quand je partais, je savais que je serais recalé à cause de cela. Finalement, c’est ce qui s’est passé. C’était avant que Khalilou Fadiga n’intègre ce club. Il y a également que les dirigeants du club proposaient une indemnité de transfert de 10 millions de francs belges, ceux de la JA en demandaient 30. L’un dans l’autre, le transfert ne s’est pas fait.

Votre comportement en tant que footballeur était également très décrié…

C’est ce que je dis, quand on est célèbre les gens racontent beaucoup d’histoires sur vous. Que n’a-t-on pas entendu sur El Hadji Ousseynou Diouf ? Mais chacun vit à sa façon, selon ses habitudes. C’est vrai, je me couchais très tard, pas avant 4 heures du matin, mais le lendemain je faisais vibrer le stade. Je faisais se lever les foules. C’est un don de Dieu que j’avais, personne ne peut me l’enlever.

Ne regrettez-vous pas ce manque d’hygiène de vie en tant que sportif ?

Je ne regrette absolument rien de tout ce que j’ai fait. Je suis un croyant et tout ce qui m’arrive, je me dis que c’est Dieu qui l’a voulu ainsi. Les gens disaient même du mal du Prophète (PSL).

Avez-vous changé aujourd’hui ?

Oui, j’ai beaucoup changé. Aujourd’hui, j’ai 59 ans et je remercie le Bon Dieu pour cela. Maintenant, dans ce pays, quoi qu’on fasse, les gens parleront toujours. C’est Dieu qui donne et qui choisit à qui il donne.

La finale de la Coupe du Sénégal que vous avez jouée avec la Ja contre le Casa Sports en 1980 a marqué l’histoire du foot sénégalais. que retenez-vous de cette rencontre ?

Tous mes malheurs sont partis de cette finale. C’est un match que je ne devais pas jouer. On avait dit à mes dirigeants que des choses graves pouvaient m’arriver si je jouais ce match, mais ils n’en ont pas tenu compte. Ils voulaient gagner à tout prix et ils m’ont fait jouer malgré tout. Avant le début de la rencontre, alors qu’on s’échauffait vers le virage-enfants du stade Demba Diop, quelqu’un m’a jeté un truc. Je suis tombé, j’étais comme foudroyé. J’entends encore les cris de Soumaré qui disaient «Baba est mort». On m’a aidé à me relever. Mais il était hors de question pour mes dirigeants de me laisser sur le banc. J’ai souffert pendant toute la rencontre, j’avais des sensations très bizarres. J’ai l’impression d’avoir été sacrifié pour ce match. J’ai dû me soigner pendant longtemps après cette rencontre. Je remercie beaucoup mon marabout Serigne Ngathie Fall

Sur le plan du jeu, qu’avez-vous retenu de cette finale ?

On avait un très grand entraîneur qui s’appelle Jo Diop et qui avait su mettre un excellent dispositif tactique pour ce match. On respectait à la lettre ses consignes et on était tous prêts à mourir pour lui sur le terrain. Il y avait également une très grosse solidarité entre les joueurs. Sur le match, il y a l’histoire de ce penalty que j’ai tiré à deux reprises, parce que sur le premier tir que je rate, il y a un joueur du Casa qui entre dans la surface. Je le retire et je marque. Mais dans les faits, il y avait bel et bien penalty. Mamadou Teuw avait fait faute sur moi en pleine surface de réparation. L’arbitre avait simplement appliqué le règlement. Maintenant, il y a eu la réaction de feu Bocandé qui avait porté un coup à l’arbitre qui lui avait valu sa fameuse suspension. Finalement, c’était un mal pour un bien, puisqu’on connaît la suite de l’histoire. Je pense que c’est ce qui a rendu cette finale aussi célèbre.

Vous avez été le grand absent de l’équipe de Caire 86, qu’est-ce qui s’est passé ?

D’abord, je dois dire que j’ai été pour beaucoup dans la qualification du Sénégal. Lors du match contre le Togo, il y avait match nul à Demba Diop jusqu’à quelques minutes de la fin de la rencontre, j’ai amorcé une action qui s’est terminée sur un corner. J’ai déposé le ballon sur la tête de feu Dabo qui marquait le but de la qualification pour le tour suivant. Sur la dernière ligne droite, j’étais en brouille avec les dirigeants de la JA et je suis resté longtemps sans jouer. Il était dit que les joueurs qui n’étaient pas compétitifs en club ne devaient pas être sélectionnés en équipe nationale. C’est ce qui a fait que je n’étais pas dans cette équipe.

Quelles sont vos joies et vos peines dans votre carrière de footballeur ?

Je l’ai dit, je ne regrette absolument rien. En tant que footballeur, j’ai toujours considéré que j’exerçais un art. C’est-à-dire qu’il fallait que je me fasse plaisir et que je donne du plaisir à mes supporters et au public. Et ça, je pense que je l’ai réussi. Et c’est ce que je veux que les gens retiennent de moi. Ce que je faisais dans un stade, peu de gens le faisaient de mon temps. Qu’importe si je n’ai pas gagné de l’argent, qu’importe si je ne suis pas riche. C’est ma philosophie.

Quel partenaire vous a le plus marqué ?

Sans hésiter, Roger Mendy. On s’appréciait mutuellement. Quand il était derrière j’étais tranquille. Je lui faisais confiance. Il avait un talent exceptionnel dans son registre. Ce que moi je faisais devant, lui le faisait derrière. Un joueur de grande classe. Maintenant, j’appréciais beaucoup de mes coéquipiers comme Loulou Sow, Ibrahima Diakhaby avec qui j’ai gardé de bonnes relations. D’ailleurs, à chaque fois qu’il est à Dakar il m’appelle, on va au stade ensemble, on se rappelle de bons souvenirs et il me donne à chaque fois de l’argent. Sadio Demba également est un grand ami à moi. Il pleure à chaque fois qu’on se voit.

La Jeanne d’arc évolue désormais en National 2, qu’est-ce que cela vous fait ?

Cela me fait mal bien sûr, mais c’est la faute des dirigeants. Ceux qui ont orchestré l’éviction de feu Omar Seck ont tué la JA. C’est quelqu’un qui a consacré sa vie à ce club, qui mettait ses moyens dans le club. C’était vraiment un dirigeant modèle. Et il avait beaucoup de projets pour la JA au moment où les gens ont manigancé ce complot contre lui. C’est vraiment dommage. Je pense qu’il faut continuer à poursuivre ces gens-là parce qu’ils ont fait beaucoup de mal au club.

Vous a-t-on appelé à rejoindre le staff technique du club ?

Je vais toujours voir les matchs de la JA. Même si on ne me confie rien, je donne mon avis à l’encadrement sur les aspects techniques lors des matchs. Dernièrement, quelqu’un m’a effectivement appelé pour me dire qu’ils voulaient que je vienne appuyer l’encadrement de l’équipe. Je lui ai dit que je suis au Guédiawaye FC, maintenant s’ils s’entraînent à des heures différentes, je pourrais venir, puisque la JA reste ma famille. Il m’a demandé combien on me paie à Guédiawaye, quand je lui ai répondu il m’a dit que je ne devais pas abandonner la JA pour cette somme. Cela m’a énervé, puisque la JA n’a absolument rien fait pour moi. De notre temps, la plupart des joueurs travaillaient dans une banque de la place. Moi-même j’y ai travaillé. Quand je suis venu on me demandait d’amener des dossiers à gauche et à droite. Je me suis dis que ce n’était pas un boulot, même si mon niveau d’études n’est pas élevé. Je suis donc parti. Finalement, au bout de deux ans il y a eu un changement à la direction de la banque et presque tous les joueurs de la JA ont été virés. Mais, je vous le dis, je me prépare à mettre en place mon école de football. Il y a une personne de bonne volonté, Malick Thiam, qui est prête à m’accompagner dans ce projet.

Comment jugez-vous le niveau du championnat local ?

Je dois dire que quelque part, les gens ont tué le foot local. De notre temps, l’équipe nationale était en grande majorité composée de joueurs locaux, on y ajoutait trois ou quatre professionnels. Aujourd’hui, l’équipe est exclusivement composée de professionnels. Cela décourage les joueurs locaux et décrédibilise le championnat local. D’ailleurs, j’en profite pour féliciter Aliou Cissé qui a intégré deux locaux dans sa dernière liste (Pape Seydou Ndiaye de Niary Tally et Chérif Salif Sané du Casa Sports, ndlr).

Justement, Aliou Cissé dit qu’il veut ramener le Sénégal en Coupe du monde et remporter la CaN. Cette équipe en a-telle les moyens ?

Un jour, je l’ai rencontré et je lui ai dit de corriger le jeu de Sadio Mané, parce qu’il porte trop le ballon. Ce gosse peut effectivement être le maître à jouer de cette équipe, il peut la porter très loin, mais il faut qu’il dépouille son jeu, qu’il discipline son jeu. Il doit jouer plus simple. Je lui ai également dit que lui, Me Augustin Senghor et des responsables de la fédé doivent aller voir certainement personnes parce qu’il y a des choses qu’il faut régler dans cette sélection. Il sait qui il faut aller voir. Personnellement, je lui souhaite vraiment de réussir sa mission. J’adore les Diouf et Fadiga, mais lui c’était un meneur sur le terrain, un tacticien. Malheureusement, au Sénégal, les gens parlent beaucoup trop.