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Sadio Mané sous les ordres de Jürgen Klopp à Liverpool, Keita Baldé Diao entre les mains de Marcelo Bielsa. Quand deux entraîneurs mythiques, réputés pour leur art de faire progresser de jeunes talents, prennent en main les deux plus grands espoirs du football sénégalais, l’espoir est permis de voir la saison à venir devenir un véritable coup d’accélérateur pour les ailes de l’Equipe nationale du Sénégal. Que peuvent apporter Klopp et Bielsa, respectivement à Sadio Mané et Keïta  Diao Baldé ? La pédagogie par l’exemple.

Samedi 26 mars 2016, stade Léopold Sédar Senghor. Pendant qu’une bonne partie du public si versatile de la cuvette de Dakar prend en grippe Sadio Mané, coupable de s’être engagé dans des dribbles jugés de trop, pourtant principale caractéristique de son jeu, Keïta Baldé Diao prolonge son échauffement précédant sa toute première sélection sous le maillot du Sénégal, sous les vivats du même public, bouillant d’impatience. Ce n’est pas que le supporter lambda de LSS préférât le second, produit brut de la Masia parti en Italie à la quête de son destin, au premier, idole par défaut d’une génération à la recherche de sa voie. Il est même à parier qu’il ne l’ait jamais vu jouer avant sa première petite dizaine de minutes face au Niger, alors que les jeux étaient déjà faits (2-0). C’est juste que Sadio Mané (24 ans) et Keïta Baldé Diao (21 ans) entrent parfaitement dans le moule du joueur qui soulève les foules de LSS : offensif, friand de dribbles, buteur à l’occasion, mais pas forcément efficace… Le portrait-robot est dressé. Sadio Mané a eu sa dose, après avoir été mis sur un piédestal. Désormais sociétaire d’un grand club, il sera, sans doute, soulevé de nouveau. Keïta Baldé Diao qui porte encore l’étiquette «Made in Barcelone», aura lui aussi sa part de pain noir. El Hadji Ousseynou Diouf qui leur a légué le costume, a été adulé et descendu. Pourtant, l’un comme l’autre, certainement les plus cotés dans la valeur boursière des footballeurs sénégalais, peuvent, ensemble, porter haut les espoirs sans cesse déchus de ce public las d’être trahi chaque fois qu’il s’emballe. Un peu trop vite. Un peu trop souvent. Toutefois, l’un et l’autre présentent encore des imperfections à épurer. Irrégularité, inefficacité devant le but comme dans le geste et quelques autres aspérités à lisser. Et c’est justement là qu’on peut voir comme un signe prometteur le fait que Sadio Mané et Keïta Baldé Diao passent, au même moment, sous les ordres de deux illustres entraîneurs, réputés maîtres dans l’art de faire passer un cap à de jeunes joueurs à fort potentiel, comme on cisèlerait à la perfection une pierre précieuse trouvée à l’état brut.

Jürgen Klopp, entraîneur de Liverpool où vient d’atterrir Sadio Mané et Marcelo Bielsa, prochain de la Lazio où il trouvera Keïta Baldé Diao ont fini d’étaler leur réputation en la matière et les exemples ne tiendraient sans doute pas sur une seule édition. Nous en avons choisi trois : Dimitri Payet, André Ayew, Pierre-Emerick Aubameyang. Trois joyaux polis aux mains expertes de Bielsa et Klopp, dont pourraient s’inspirer les deux internationaux sénégalais qui présentent le même profil.

Payet : «Bielsa ? Un déclic»

Jusqu’à sa première saison à l’Olympique de Marseille, Dimitri Payet était un intermittent du spectacle. Un de ses innombrables «futurs Zidane» qui ont essaimé dans toute la France durant la précédente décennie. A Saint-Etienne, à Lille, l’international français a parfois laissé entrevoir un immense talent, mais ne l’aura que très rarement étalé sur la durée. Jusqu’à ce que son destin croise un certain Marcelo Bielsa, entraîneur argentin de 60 ans au caractère trempé et à la réputation sulfureuse. Et c’était parti pour une de ces rencontres qui donnent un tournant radical à une vie comme un crochet intérieur-extérieur fait perdre la tête à un défenseur imprudent. De Bielsa, Payet a beaucoup appris et le raconte volontiers. «Bielsa ? Cet entraîneur a été un déclic pour moi. J’ai toujours en tête certains de ses conseils et ils me serviront jusqu’à la fin de ma carrière. Je fais partie des joueurs qui ont beaucoup appris avec lui. Ce qu’il m’a donné en une saison, je sais que cela va me servir jusqu’à la fin de ma carrière, mais aussi toute ma vie», concède le coéquipier de Cheikhou Kouyaté à West Ham, devenu en un temps record, l’aimant de tous les espoirs de la France à l’Euro 2016. Il ne sera plus «Zidane», mais Payet, à 29 ans aujourd’hui, est devenu «Monsieur Payet», un peu tardivement, certes, mais suffisamment pour voir son talent reconnu de tous. Ancien adjoint de Bielsa à l’OM, Jan van Winckel confie son regret dans cette histoire, quand il voit Payet à son niveau actuel : «Il est dans une période où il doit penser plutôt à garder le même niveau de performance. C’est dommage qu’il n’ait pas rencontré quelqu’un comme Bielsa quand il avait 20 ans.»

André Ayew a lui aussi vécu le passage de Bielsa à l’OM. Leader de la sélection ghanéenne, polyvalent et friand d’efforts physiques, le fils d’Abedi Pelé correspond moins que Payet au style Sadio Mané ou Keita Baldé. Mais son témoignage est le même sur ce que lui aura apporté Bielsa en une saison. «Marcelo Bielsa ? Il nous a beaucoup apporté, beaucoup de folie. Je garde plutôt un bon souvenir. C’est quelqu’un qui peut vraiment apporter beaucoup à de très jeunes joueurs. Il peut vraiment les faire progresser et les amener très haut. C’est difficile de trouver un entraîneur qui peut trouver cette envie, cette motivation, cette rigueur pour de jeunes joueurs» témoigne à propos de Bielsa qui va désormais s’occuper de la Lazio de Rome, pour une saison.

Aubameyang : «Klopp ? Si j’en suis là…»

A l’instar de Bielsa, l’Allemand Jürgen Klopp, passé de Dortmund à Liverpool, développe la même passion, la même folie et la même culture du travail méticuleux. Son meilleur cobaye ? Pierre-Emerick Aubameyang, porte-étendard de la sélection gabonaise. Sa reconnaissance est sans équivoque. «Je lui dois beaucoup. C’était génial de travailler avec lui et il m’a appris beaucoup de choses. Si je suis l’avant-centre que je suis maintenant, c’est grâce à lui.» Puis, il raconte comment le technicien allemand a fait parler la patience pour tirer le meilleur de lui.«Quand je suis arrivé à Dortmund, Klopp m’a dit que je suis parmi les jeunes joueurs qui veulent tout faire très rapidement. Il m’a conseillé de patienter et d’apprendre. Il expliquait que lorsque tu arrives à Dortmund, la première saison se déroule toujours de cette façon ; c’est une année d’apprentissage. Il m’a aidé à comprendre que les choses seraient meilleures la saison suivante. Il m’a dit : « Je sais que vous les jeunes, vous voulez tout immédiatement, mais vous devez apprendre. »» Aubame n’a pas tort. Talentueux mais irrégulier, buteur occasionnel et coureur fou à Saint-Etienne, il a inscrit 16 buts en 48 matchs, sa première saison à Dortmund, sous les ordres de Jürgen Klopp. Quand ce dernier le quittait pour rejoindre Liverpool, le Gabonais était devenu un autre joueur, avait fini de prendre une autre envergure et décrochait le titre de meilleur joueur africain, au détriment de Yaya Touré, André Ayew, Yacine Brahimi et un certain Sadio Mané. A 26 ans aujourd’hui, il n’est pas loin d’un produit fini qui truste les sommets, en présentant une fiche de stats à faire pâlir plus d’un : 35 buts en 40 matchs.

Attacking-balance, pressing constant, solidarité

Entre celui qui a déjà adoubé Sadio Mané et le futur mentor de Keita Diao Baldé, le parallèle ne s’arrête pas là. Sur le plan tactique également, les deux se rapprochent, notamment dans les méthodes physiquement usantes, avec un jeu basé sur un pressing constant, un repli défensif permanent et un don de soi impressionnant. Klopp appelle cela del’attackingbalance, un rouleau qui se déroule à la perte du ballon, où «l’on pense défensif quand on attaque autour d’un équilibre entre la folie offensive et la solidité défensive. Si l’on perd cette solidité, tout s’effondre», détaille Pep Lijnders, adjoint de l’entraîneur allemand. C’est peut-être usant, mais ça forge. «Klopp m’a donné la force de caractère et fait progresser dans le repli défensif», assure Aubame. Quid de la méthode Bielsa ? Similaire, à en croire Ayew. «C’est très dur physiquement, mais on a connu une bonne année avec lui. C’est une méthode dure, qu’il faut savoir gérer. On n’a pas été usé physiquement ou mentalement.»

Leçons de foot, leçons d’homme

Mais, la véritable force de l’Argentin et de l’Allemand, adulés par tous leurs pairs, c’est de réussir à forger des hommes. De Payet à Aubameyang en passant par Ayew, les mots sont les mêmes. «(Klopp) est quelqu’un de charismatique. Les deux années passées avec lui m’ont été très utiles pour passer un cap», clame le Gabonais. «(Bielsa) a cette force de te faire croire en lui», chante le Ghanéen. «Il m’a donné une leçon de football, mais aussi une leçon d’homme. Humainement, c’est un sacré personnage. Quand tu as travaillé avec lui, tu ressors différent, c’est certain», renchérit le Français. De quoi être suffisamment rassuré pour l’année d’apprentissage qui attend les deux joyaux sénégalais. Et s’ils passent le même cap que Payet, Aubameyang ou Ayew avant eux, la Tanière ne s’en portera que mieux. Il n’y a pas d’autre issue : entre Liverpool et Rome, Sadio Mané et Keïta Diao Baldé vont grandir ensemble et être célébrés ensemble à Dakar, par un public de Léopold Sédar Senghor debout comme un seul homme, pour chanter ses héros. Vivement 2017 !