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Les échos du sifflet féminin se font de plus en plus entendre dans les matches de foot des hommes au Sénégal. Ces femmes-arbitres, qui ont fini à   s’imposer nonobstant quelques réticences sexistes, racontent à   EnQuête les soubresauts de leur(s) vie(s) de juge.

Ce sont des gazouillis de garnements qui viennent chahuter le silence des gradins. Dans un stade Demba Diop de Dakar quasi vide, un refrain interloquant tombe des tribunes, parvenu à   briser le calme de cathédrale de ce lundi 9 mai. « Arbitres jigéen yi, bulèn yax sunu match ! » (Chères femmes arbitres, ne gâchez pas notre match ! », chantonnent de jeunes garçons âgés d’environ 12 ans. L’écho de ce tube potache résonne jusque dans les oreilles du quatuor arbitral féminin du match de clôture de la 22e journée de Ligue 2 sénégalaise de football entre Yeggo et Dakar Sacré-Cœur (DSC). Sous le chœur de ce message de bienvenue qui ne charrie pas qu’une sympathie enfantine, Fatou Thioune, ses deux assistantes Dié Alsé Sylla et Adja Isseu Cissé et la 4e arbitre Mame Coumba Faye sortent de leurs vestiaires,  avancent dans le couloir sans jeter le moindre regard dans la tribune couverte d’où venait ce son des enfants qui s’amusent à   courir dans les gradins en escaladant les barrières séparatistes.  « C’est l’hymne qui nous accueille dans les stades, sourit Fatou Thioune. Quelqu’un avait même dit : « Aujourd’hui, c’est un trio féminin ; donc, le match ne sera pas facile ».

« Elles ne connaissent rien ! »

Dans le milieu du foot sénégalais, les femmes arbitres continuent de subir un traitement de défaveur, un marquage strict, souvent sexiste. Au cours de leur vie de juges du jeu, elles ont quasiment tout entendu, tout enduré. Et les mots viennent très souvent d’un public perché sur son machisme, qui ne (dé)gueule pas toujours des gentillesses. « Elles ne connaissent absolument rien ! », dit-on souvent à   notre encontre. Parfois, on nous taxe de «faibles» », se plaint Mame Coumba Faye. Quelquefois, ce sont les acteurs eux-mêmes qui s’y mettent, sous le couvert de tacles plus ou moins appuyés. « Un jour, j’ai demandé à   un joueur de se mettre en tenue de compétition, il a moufté : « arbitrage jiggen dey soof (l’arbitrage des femmes est chiant) », relate l’ancienne élève du collège privé Adramé Ndiaye de Rufisque.

Dié Alsé Sylla a embrassé en 2002 un métier, comme on hérite d’une affaire de famille. « C’est un peu de la volonté de mon défunt papa Mamadou Abdoulaye Sylla qui était arbitre fédéral. Il m’emmenait très souvent au terrain. Après, il était devenu superviseur. Quand je l’accompagnais au stade, je critiquais les arbitres. Il m’a dit un jour : «Toi-là  , je vais faire de toi un arbitre. De ce fait, tu vas savoir que ce qu’ils font est très difficile.». Je lui disais : «Celui-là  , il ne connait rien !» Il me répondait : Attends d’y être avant de critiquer », raconte-t-elle. Aujourd’hui, l’assistante de touche devenue Madame Sène subit une sorte d’effet boomerang.

En une sorte de version sexiste de l’arroseuse arrosée. « Un jour, un coach du championnat pro m’a dit : « Il faut rendre ton drapeau parce que tu n’iras nulle part », se souvient la professeur d’Education physique et sportive (Eps) au lycée Valdiodio Ndiaye de Kaolack. Mais pas question pour elle de lever le drapeau…blanc. L’invitation crue et cruelle du technicien l’a au contraire poussé à   s’améliorer. « Ce genre de remarque désobligeante ne me fait que du bien parce que ça me forge mentalement. A chaque fois que je pense à   ce jour-là  , je mesure le chemin parcouru pour progresser dans le métier », confie-t-elle. Arbitre de district en 2002, Dié Alsé Sylla est devenue arbitre assistante internationale depuis 2009, en passant les grades d’arbitre de Ligue (2007) et d’arbitre fédérale (2008).

« Votre place est dans la cuisine »

La gent féminine n’a pas encore pris le pouvoir du jeu, mais les femmes arbitres sont de plus en plus nombreuses sur les terrains de foot sénégalais. « Leur nombre a presque triplé en 10 ans », informe le président de la Commission centrale des arbitres (CCA), Amadou François Guèye dit Francky. Elles sont aujourd’hui 7 internationales (dont 3 centres), 15 fédérales, 30 arbitres de Ligue et 50 arbitres de District. On les voit partout sur les terrains du championnat professionnel comme amateur. Toutefois, certains continuent de s’étonner de les voir diriger une partie d’hommes. « Sen palace mingi si wagn bi, sen palace mingi seni poju yay (Votre place est dans la cuisine, votre place est auprès de vos mamans) », relate Mame Coumba Faye.

Actuelle tête de gondole des femmes-arbitres au Sénégal, Fadouma Dia a aussi subi critiques misogynes et quolibets testostéronés, mais a su trouver ses réponses dans un sourire déterminé : « Quand on me disait : «arbitre jigéen fan là   à  m (où a-t-on vu un arbitre femme ?)» Je leur répondais : « yen, ay kao kao ngen, xamolèn dara » (vous êtes des incultes, vous ne connaissez rien) », raconte l’arbitre centrale internationale qui rappelle que « les terrains de « navétanes’ les plus difficiles sont Ngor et Yoff ». Sa collègue Adja Isseu Cissé acquiesce :  » Le public des Navétanes est plus dur, plus violent. Dans le championnat pro, on connait mieux le règlement. »

Souvent alignée comme assistante, cette Rufisquoise sait bien comment les supporters de ce championnat populaire agissent après un drapeau levé pour signaler une faute, un hors-jeu ou une sortie du ballon des limites du terrain. L’écho du coup de sifflet suggère souvent des répliques parfois inqualifiables. « Le public cherche à   nous déstabiliser, narre-t-elle. Il nous insulte et nous traite de tous les noms. On te dit : « ça greffage bu bone bi ! Boy bi mool na, boy bi wang na ! (Vous avez un vilain greffage.  Cette demoiselle est charmante, elle a de belles hanches (chic). » L’arbitre internationale Fadouma Dia avoue également avoir été prise par les charmes dans les tentatives de déstabilisation : « Qu’est-ce que tu fais dans l’arbitrage avec ton charme ? », m’a-t-on une fois demandé. Quelques douceurs dans une tranche de brutalités…

« On nous drague parfois »

Dans ce monde viril, la barrière se révèle fine entre l’invective et l’admiration. Souvent injuriées et abaissées dans leur dignité, les femmes au sifflet font parfois l’objet de délicatesses qui adoucissent la violence des diatribes du public. « On nous drague parfois », révèle une arbitre. Les joueurs n’hésitent pas à   se laisser aller sur un terrain piégeux. Les chuchotements sont une fois arrivés aux oreilles de Mame Coumba Faye : « Lors des présentations, certains joueurs parlaient tout bas en disant : « Regardez cette arbitre, elle est charmante. » Je souriais. Parfois, je leur répondais ceci : « Ok, c’est ce que vous dites, attendons de rentrer sur le terrain pour voir si vous allez le répéter ? » Est-ce parce qu’elles sont plus attirantes, plus sexy avec leurs uniformes ? « En 2015, on nous avait dotées de nouvelles tenues d’arbitrage. Les shorts étaient courts. Quand on les portait, certains disaient : Vous avez des jambes très sexy », se rappelle Fatou Thioune, la grande sœur du footballeur Ousseynou Thioune de Diambars (Ligue 1 sénégalaise).

« Je paierais celui qui la tuerait »

Mais sur pré comme en matière d’amour, le meilleur n’est jamais loin du pire. Et Mame Coumba Faye a buté sur ce qu’il y a de plus ignoble sur un terrain de foot. C’était plus que de simples mots qu’a perçus cette arbitre qui est passée fédérale en 2008. On avait voulu attenter à   sa vie en 2014, dans les « navétanes » de tous les excès. « Lors d’un match de poule, j’ai sifflé un penalty en faveur de Cité Port qui menait déjà   (1-0) face à   Asc Colobane. Un membre du staff de Colobane, depuis son banc de touche, a dit qu’il paierait celui qui me tuerait. Le match n’a pu aller jusqu’au bout, les gaz lacrymogènes pleuvaient de partout », se rappelle-elle. « On entend parfois des mots qui dépassent la limite », se désole-t-elle.

Les femmes sont donc exposées à   tout et à   tous. Car certains hommes ne veulent donc pas les laisser « s’immiscer » dans leur milieu. Ou les croient-ils incapables ou faibles pour « gérer » des débats d’hommes. « A mes débuts, un entraîneur de l’ASC Plateau de Kolda m’avait dit : Vous n’avez pas le niveau. Ici, il n’y a que des hommes. C’était très sexiste », s’insurge-t-elle. Mais cette sergente de l’armée sénégalaise ne se laisse pas déstabiliser. « On essaie de se boucher les oreilles, faire semblant de ne pas les entendre et se concentrer sur le match », dit-elle. Parfois lors des présentations, les joueurs répondent par « oui madame’, « oui mademoiselle. » Un peu de tendresse dans un combat de brutes…

Pour conjurer une relation très peu apaisée, Mame Coumba Faye, arbitre fédérale depuis 2008, trouve une astuce conciliante : « Pour m’en sortir, je gère les matches de manière pédagogique, ça me permet d’atténuer la tension et l’agressivité envers moi. Parfois quand un joueur se blesse, j’accours vers lui et lui dit : Chéri, par où tu t’es fait mal ? »

 Mademoiselle Thioune, elle, a une fois dû utiliser les moyens durs pour s’en sortir. « Cette saison, je suis tombée sur un match entre Pépinière Sud et As Kolda en National 2. C’est souvent un derby très tendu. J’ai demandé à   ce que chacun se tienne prêt pour la présentation mais personne n’a voulu suivre mes injonctions. Alors, j’ai donné un avertissement au capitaine de l’As Kolda pour mettre de l’ordre », révèle cette ancienne élève du lycée Alpha Molo Baldé de Kolda. Qui poursuit : « Avant chaque match, je me renseigne sur les joueurs. Certains sont insupportables ».

« Mon premier match… »

Malgré le climat incertain voire inhospitalier, ces filles et dames ont réussi à   tracer leur sillon dans cette faune d’hommes surexcités par l’enjeu des matches. Très souvent, ce sont celles qui ont longtemps vécu au milieu de la gent masculine qui ont osé s’interposer entre les mâles. « J’ai toujours été sportive, je courais beaucoup avec mes frères, j’ai joué attaquante ou libero, j’étais un garçon manqué », informe Adja Isseu Cissé dans un rire. Cette dame a été encouragée dans la voie du sifflet par son oncle maternel, l’ancien arbitre international Badara Mamaya Sène. « Il était surpris quand il a su que j’étais arbitre parce que j’étais très timide », se remémore-t-elle.

Fatou Thioune, elle, a été la capitaine des Amazones de Kolda. « Ce sont mes grands frères Saher alias « Marabout’ et Makhtar (international sénégalais) qui m’ont poussée à   pratiquer ce métier. Ils m’avaient dit que le foot féminin n’avait aucun avenir », affirme celle qui a commencé à   la Commission régionale des arbitres (Cra) de Kolda. Un choix qu’elle ne regrette pas. L’arbitre du match de la 3e place du tournoi féminin des Jeux africains de Brazzaville 2015 est présélectionnée pour la Coupe du monde féminine 2019 en France. Sur le plan national, elle fait partie du « meilleur trio arbitral » de la saison 2014-2015 décerné par la Ligue sénégalaise de football professionnel (Lsfp).

On est loin des débuts hésitants, des boules au ventre, de l’inévitable trac de la première fois. Quand l’idée de se trouver entourer d’hommes tétanise, file quelque chose qui ressemble à   de la trouille. « La première fois, j’étais nerveuse, mon cœur battait très fort, avoue la Koldoise Fatou Thioune. Je suis la première femme à   arbitrer un match d’hommes à   Kolda. J’avais même une diarrhée. J’ai fait deux « rakkas’. C’est après le coup d’envoi que je me suis libérée. »

Adja Cissé a commencé aussi en « navétanes’. C’était lors d’un match qui a opposé Médiour à   Gouy-gui en 1999 à   Rufisque. « J’avais peur, j’avais bien dormi la veille mais je n’avais pas beaucoup mangé le jour-j, parce que je craignais de faire un mauvais match. Les supporters disaient : « Que fait cette gamine dans notre match ? » ça m’a stressé mais tout s’est dénoué quand je suis rentrée dans le match », dit celle qui a obtenu ses galons d’internationale en 2010.

La plupart d’entre elles ont dû surmonter les obstacles, enjamber les préjugés pour faire face à   la pression sociale. Et au regard d’une société qui va parfois s’aventurer jusqu’au déni de féminité. « L’environnement est parfois très difficile parce qu’on te considère comme arbitre et non comme une femme. Il y a un double regard. Quand tu passes dans la rue, on dit : « Arbitre. C’est notre arbitre… » C’est-à  -dire que toi, en tant que personne, c’est fini. On ne te traite plus comme une femme et c’est vraiment dommage. C’est pour cela que, parfois, si tu t’habilles en tenue traditionnelle, ils te disent : « Waouh ! Toi-là  , tu peux t’habiller comme ça ? » Je dis : « Oui, je suis femme avant d’être arbitre », partage Dié Alsé Sylla. Cependant, sourit-elle, « Kaolack la voit comme un exemple. » « Il y maintenant beaucoup de femmes à   la Cra de la région. Je suis la première femme internationale de la région », informe cette titulaire du Bac +2 à   l’Ecole nationale d’économie appliquée (Enea).

Arbitre de… bon ménage 

C’est une vie à   deux…visages. Sur le terrain, le public sénégalais tolère plus qu’il n’apprécie les femmes-arbitres. Dans le civil, elles ont  pour la plupart le soutien sans faille de leurs époux. Dié Alsé Sylla a eu la chance de se marier à  … l’arbitre international Ababacar Sène.

Et naturellement, la compréhension est plus simple, plus facile. « Il y a une complicité qui n’occulte pas les critiques dans notre couple, soutient-elle. A chaque fois que j’ai un match à   arbitrer et qu’il a la possibilité de venir, il vient me superviser. Après le match, il fait des remarques sur ce que j’ai fait de bon ou pas. Il me dit là   où je dois m’améliorer et on en discute. C’est vice-versa. Le fait de l’avoir à   mes côtés me donne beaucoup de force mais génère aussi de la pression parce qu’on me dit : Ton mari fait partie des meilleurs, donc il faudra bosser pour te rapprocher un petit peu de lui ». »

Sa collègue Adja Isseu Cissé est mariée à   un « Modou Modou » (émigré). « Comme il n’est pas au Sénégal, j’ai plus de temps pour me consacrer à   l’arbitrage. Quand il revient au Sénégal, il m’encourage dans la voie que j’ai choisie, il aime souvent m’accompagner dans mes exercices physiques », souffle-t-elle En revanche, une de ses collègues vit de mauvais moments avec son fiancé quelque peu rétif à   son choix de carrière. « Il me reproche de privilégier mon métier mais je ne cèderai pas. Je suis très ambitieuse, je me suis battue pour en arriver là   », martèle-t-elle. Le match contre les préjugés n’est donc toujours pas gagné.