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Le 31 mai est un jour particulier pour le football sénégalais et la sélection nationale en particulier. En effet, il y a 14 ans, au Mondial asiatique de 2002, le Sénégal prenait le meilleur sur la France battue 1-0. Acteur de cette épopée, Habib Bèye parle d’une génération de… «fêtards».

Dans mon coeur. Notre aventure a commencé en 2001. Je n’ai pas envie de retenir un souvenir particulier, mais cette épopée a été exceptionnelle parce qu’on est passé par tous les sentiments. C’est vrai qu’en Égypte on a perdu par 1-0, dans des circonstances difficiles (lors des éliminatoires, ndlr). On pensait que c’était presque terminé, mais ensuite on bat le Maroc à domicile et on continue à y croire. À Windhoek, même si on avait gagné contre la Namibie (5-0), le match entre le Maroc et l’Égypte qui n’en finissait pas nous avait un peu tétanisés.

Mais aller en Coupe du monde en étant un tout petit pays comme le nôtre, pour la première fois, c’était incroyable. L’émotion était aussi forte lorsqu’on est arrivé en quarts de finale. J’ai toujours une petite pensée pour Bruno Metsu, Mansour Wade et Jules Bocandé, ce staff qui nous a guidés. Pour nous, notre palmarès de quart de-finaliste était une victoire. Et comme le Président de l’époque l’avait dit, on avait gagné notre Coupe du monde à nous. Ce qui est incroyable, c’est quand on fait un parcours comme celui-ci, vous marquez toute une génération. Nous, on a marqué toutes les générations. Je croise des garçons qui me disent qu’ils avaient entre 7 et 8 ans lorsqu’ils couraient après le bus. Aujourd’hui, ils ont 25 ans. J’ai l’impression qu’on a marqué toutes les générations.

Mon père à aujourd’hui 73 ans, il est marqué à jamais avec ce qu’il a vécu parce qu’il avait son fils dans cette équipe là. Au-delà du fait que c’était un souvenir de football, c’était aussi la représentation de mon pays même si je ne renie pas mes racines du côté de ma maman qui est Française. Malgré la défaite, c’était moins une déception que la finale perdue de la CAN-2002.

Cette finale manquée était un vrai crève-coeur. Au Mondial, presque tout le monde entier était pour le Sénégal. Après l’élimination de la France, tous les Français avaient le drapeau du Sénégal, jusque dans les bars, pour nous supporter. On a été de vrais fêtards en 2002. On n’a jamais renié le fait d’être fêtards. Quand on est arrivé au rassemblement, on était tous là le dimanche ou le lundi, selon les derniers matchs de clubs. Et la première chose que Bruno Metsu nous disait c’était : «les gars, on est en regroupement. Vous êtes libres de faire ce que vous voulez, quand vous voulez hors des entraînements. Mais, j’ai besoin d’une équipe qui, lorsqu’elle s’entraîne, est mobilisée, concernée sur ce qu’on a à faire. Par contre, il y a une chose que je vous demande. À partir de jeudi, tout le monde est à l’hôtel, personne ne sort». Et lorsque vous avez des joueurs comme Habib Bèye qui était un joueur plus ou moins simple à gérer, vous avez aussi un El Hadji Diouf qui est plus difficile à gérer.

«J’étais ordinaire, Diouf et Fadiga étaient extraordinaires»

Mais ce n’est pas parce qu’il est plus difficile à gérer qu’il ne reste pas un joueur extraordinaire. C’était un joueur extraordinaire comme Khalilou Fadiga. Moi, j’étais un joueur ordinaire. Mais c’est ce qui fait l’équilibre dans un groupe. Si vous avez onze joueurs extraordinaires qui n’ont pas la même vision du football, vous n’aurait jamais d’équipe. Bruno avait compris que cette équipe avait besoin de liberté. Il nous la donnait. En revanche sur le terrain, on rendait la pièce de la monnaie. On a eu des moments difficiles, mais cette génération a démontré qu’elle avait de la qualité, malgré le fait qu’on nous taxait de fêtards. Encore que, toute l’équipe n’était pas fêtarde. Il y avait des gens très sérieux. Je pense à Pape Malick Diop, Aliou Cissé, Salif Diao, Ferdinand Coly… qui étaient des joueurs qui n’avaient pas besoin de faire la fête. Ça ne correspondait pas à leurs caractères en tant que footballeurs. Ils aimaient rester à l’hôtel. Mais, Habib Bèye, Khalilou Fadiga, El Hadji Diouf, nous sortions beaucoup. Sylvain Ndiaye par exemple n’était jamais dehors. Est-ce que cela nous a porté préjudice ? Je dirais que parfois, il y a beaucoup de fatigue, mais je crois que cette équipe ne pouvait pas se construire autrement. Et ça Bruno l’a compris très tôt.

Les sélectionneurs qui sont arrivés après, ont voulu faire différemment mais ça n’a pas fonctionné. Vous savez dans quel pays on est. Le Sénégal est ce pays avec la joie de vivre. On veut échanger avec les amis et nos familles. Je vous donne une anecdote simple : à la veille du match contre la France, Bruno est venu dans notre chambre, il y avait El Hadji, Fadiga, Ferdinand, Lamine Diatta et moi. Il était une heure et demie du matin. Il nous dit, ‘’les gars est-ce que vous savez que demain on a match ?’’ On lui a dit oui. Il dit, ‘’Vous n’allez pas vous coucher ?’’ On a dit : ‘’si on va y aller’’. Il est reparti. Il n’a pas dit ‘’allez les gars au lit’’.

Bruno avait confiance en nous et il savait qu’on était responsable. Ceux qui sont venus après sont arrivés avec des règles. Si vous demandez à El Hadji Diouf de se coucher à 09h00 du soir, toute la semaine, ce n’est pas El Hadji. Moi, je l’ai vu évoluer. Tout le monde lui tapait dessus. Il disait : ‘’attendez le jour du match. Je vais vous montrer ce que c’est’’. Il marque un, deux ou trois buts. Ibrahimovic aujourd’hui a dit partout qu’il est une légende. C’est normal parce qu’il a mis 38 buts cette saison. Si vous sortez tous les soirs et que vous perdez, les gens vont dire qu’ils passent tout leur temps à sortir. Mais si vous sortez tous les soirs et vous gagnez, personne ne dit rien».