Partager
Amara traore

«Performance avec les Lions : Cissé fait mieux que Giresse et Amara». À la lecture de cet article paru dans le journal STADES du mardi 30 mars dernier, l’ancien sélectionneur du Sénégal s’est invité dans le débat. De la Guinée où il officie à la tête de Soumba FC, Amara Traoré a voulu réagir. Mieux, l’ancien patron de la Tanière a tenu à donner son point de vue sur l’équipe nationale du Sénégal, principalement sur le jeu produit par les hommes d’Aliou Cissé. Revenu dans sa ville natale de Saint-Louis, Amara se livre. Le technicien évoque ses relations avec l’actuel sélectionneur des Lions. Amara revient surtout sur son magistère à la tête des Lions. Il évoque l’action judiciaire qu’il a intentée contre la Fédération sénégalaise de Football (FSF), après son limogeage

Coach, que retenez-vous de votre passage à la tête de l’équipe nationale de 2009 à 2012 ?

On m’a arrêté trop tôt. En venant à la tête de l’équipe nationale, on s’était mis d’accord sur un projet qui  consistait d’abord à se qualifier pour la CAN-2012 parce que le Sénégal à l’époque sortait d’un traumatisme. On devait par la même occasion se projeter jusqu’en 2020. L’objectif immédiat c’était de se qualifier pour la CAN-2012. C’est ce que j’ai réussi de façon brillante. On a acquis notre qualification sans défaite dans une poule où il y avait le grand Cameroun, la RDC de Robert Nouzaret et Claude Leroy après. Il y avait aussi l’Île Maurice. À  l’époque, nous avons marqué dix huit buts contre deux buts encaissés. Et les deux buts ont été concédés lors d’une même rencontre. Par la suite, on n’a plus encaissé de but. N’oubliez pas qu’on a battu le Cameroun ici et on est allé chercher le nul dans l’enfer de yaoundé devant une grande adversité du Cameroun. J’avais une équipe qui avait du caractère.

Mais en phase finale de la CaN-2012, vous êtes tombés très bas…

À la CAN, nous avons perdu trois fois sur le même score de 2-1. Et jusqu’à présent, je dis que cela est  irrationnel parce que je n’arrive toujours pas à expliquer cela. Après la compétition, j’ai toujours jeté un coup d’oeil sur nos matchs, mais notre équipe se créait beaucoup d’occasions. quand j’entendais Alain Giresse dire que le Sénégal se procurait plusieurs occasions, ça me faisait rigoler et les techniciens qui soutenaient cela nous ont pourtant critiqués ici. À la CAN, mon équipe se créait au inimum dix sept occasions par match. C’est pour cela que je dis qu’on m’a très tôt arrêté parce qu’on n’avait pas de problème technique ou un problème managérial ; on a juste manqué de chance. Malgré les défaites, mes joueurs sont restés exemplaires. Il n’y avait pas un acte d’indiscipline encore moins un écart de conduite.

Est-ce que cette plainte que vous avez intentée contre la fSf ne vous a pas enterré ?

Ce n’est pas parce que j’ai mal digéré mon limogeage que j’ai porté plainte. Non. J’avais dit que je n’allais plus répondre à cette question, mais puisque vous insistez, sachez que si j’ai porté plainte, c’est pour laver mon honneur. À l’époque, la seule exigence que j’ai faite, c’est que la Fédération dise qu’on s’est séparé à l’amiable.

Mais vous étiez quand-même limogé…

Même si on limoge un entraîneur, c’est plus courtois qu’on dise qu’on s’est séparé à l’amiable, parce que j’ai une carrière à gérer et une image à préserver. Je reconnais aussi que l’image du Sénégal passe devant le mien, nous devons tous nous écraser devant notre pays. J’ai aussi envoyé un message aux gens qui disaient à l’époque que je n’avais aucun droit quand on m’a limogé. Mais, après le verdict, on s’est arrangé à l’amiable plus tard. Pourtant, on pouvait éviter tout cela. La preuve, quand je partais du Horoya AC, où il me restait un an et demi de contrat, j’ai dit au président qu’avec lui, il n’y aura jamais un problème d’argent. Moi je voulais juste un peu de considération. Je ne peux pas être sélectionneur du Sénégal, faire un bon travail, signer un contrat et au bout d’un an, on me limoge comme ça. Le limogeage va de pair avec notre métier, mais au moins on pouvait dire qu’on s’est arrangé à l’amiable.

Ce contrat signé à quelques jours de la CaN-2012 vous a-til porté préjudice ?

Vous oubliez que j’ai travaillé avec le Sénégal sans contrat. J’ai amené l’équipe nationale en Corée sans sous. Après la CAN- 2002, on a joué ici contre la Norvège sans contrat. En 2004, j’ai travaillé pendant cinq mois sans signer de contrat et nous sommes restés dix mois sans salaire. Par rapport à ma carrière, le mot limogeage sonne mal quand-même. Après ce qui s’est passé, je dis que c’est regrettable pour tout le monde.

Vous avez alors regretté d’avoir porté plainte contre la fSf ?

Bien sûr que je le regrette et c’est regrettable pour tout le monde parce que moi j’aime tellement mon pays que je me dis qu’on pouvait ne pas en arriver là, parce qu’on s’est retrouvé autour d’une table pour discuter.

Aujourd’hui, on parle de la rigueur d’Aliou Cissé…

Depuis 2006, le problème de discipline est réglé. On note plus de fait divers dans la Tanière parce qu’en un moment, on a vu des joueurs qu’on appelle Imam dans le groupe. On parle de rigueur, mais celle-ci est pédagogique. Pensez-vous qu’il y a quelqu’un de plus rigoureux que moi. Posez la question aux joueurs, ils vous répondront. Un entraîneur définit un cadre et on laisse les joueurs s’épanouir dans ce cadre-là afin qu’il y ait la joie de jouer et de vivre ensemble. C’est ça un entraîneur, mais tout a été faussé au départ. À la place d’Aliou Cissé, j’aurais refusé qu’on me nomme entraîneur parce que je suis un harangueur ou un aboyeur. Un entraîneur on le nomme sur ses compétences et cette rigueur-là doit faire partie de ses compétences.

Vous voulez dire qu’aliou Cissé n’a pas encore cette compétence ?

Non, je n’ai pas dit ça. J’ai dit à sa place, je refuserais qu’on me nomme entraîneur parce que je suis simplement un harangueur qui ne fait que dans la rigueur. Encore une fois, celle-ci est pédagogique du moment où elle est dans les exercices d’entraînement et dans la philosophie de jeu. Ce n’est pas en faisant le gendarme qu’on parle de rigueur. Aliou a d’autres compétences à faire valoir. Le fait de lui coller ces sobriquets peuvent l’empêcher de montrer d’autres talents qu’il détient. On lui colle cette étiquette au point qu’il incarne cette image-là. Or, ce n’est pas bon.

Qu’est-ce qu’aliou doit changer sur le plan du jeu ?

Tout à l’heure, je disais qu’on m’a arrêté très tôt. Aujourd’hui, en tant que sélectionneur, Aliou Cissé a besoin d’un bon encadrement et de l’aide. Il faut l’épauler et mettre en place un environnement propice. Les critiques en font partie. Et je pense qu’il ne faut pas faire les mêmes erreurs qu’on avait faites avec moi. L’équipe va se qualifier pour la prochaine CAN, maintenant il faut commencer à réfléchir sur les moyens qu’il faut mettre en place pour réussir une bonne campagne au Gabon. Quand l’équipe de Giresse s’était qualifiée, j’avais dit qu’il ne fallait pas faire croire aux gens qu’on avait une bonne équipe. Aujourd’hui, je réitère mes propos, on a une équipe qu’il faut accompagner. Au Sénégal, on ne va jamais au bout d’un processus. Au Sénégal, une équipe commence à naître et on la tue tout de suite. De grâce pour une fois, ne touchons pas à cette équipe. Ça ne nous coûte absolument rien de faire quatre, voire six ans de campagne avec les mêmes joueurs. Il faut encadrer Aliou, l’aider, et lui apporter de l’expérience.

Vous n’avez pas répondu à la question…

On continue à faire les mêmes erreurs en parlant de projet de jeu. Les gens disent qu’on gagne mais ça ne joue pas bien. Je profite de l’occasion pour poser une question aux techniciens. quand les équipes adverses viennent à Dakar, tout le monde se met dans son camp pour défendre. Les adversaires attendent toujours l’équipe du Sénégal. Face à cette équation, seules les transitions peuvent nous sauver. Et le Sénégal marque souvent ses buts sur transition. Il faut jeter un coup d’oeil sur les matchs joués à Dakar face au Niger et au Burundi. La question est de savoir si on a des joueurs appropriés pour jouer ce rôle. Souvent, ce sont les mêmes personnes qui critiquent le jeu du Sénégal. On ne peut pas jouer comme le FC Barcelone. Dans l’entrejeu, à l’exception d’Idrissa Gana Guèye, il n’y a que des mastodontes. Et à part Sadio Mané, aucun joueur ne peut faire de la créativité. Maintenant, il faut saluer l’arrivée de Diao Baldé Keïta. Il va permettre de soulager l’équipe. Baldé Keïta pourra désormais jouer sur les flancs pour permettre le repositionnement de Sadio Mané dans l’axe, c’est-à-dire derrière les attaquants. Cela peut amener la créativité et le jeu dans l’équipe. Le cas Sadio mérite  franchement un débat.

Pourquoi le cas Sadio Mané mérite-t-il débat ?

Ce garçon doit être repositionné parce que s’il a deux mastodontes derrière lui, capables de récupérer le ballon, il va mieux se régaler. Avec plus de liberté, on verra le même Sadio Mané qui joue à Southampton. Sur le flanc, le garçon est limité par des tâches défensives. Il sait que s’il n’est pas là, il y a danger, son équipe peut s’exposer. Je pense qu’il doit jouer comme le faisait El Hadji Diouf.

L’arrivée de diao baldé Keïta ne risque-t-elle pas de créer la rivalité entre lui et Sadio Mané ?

Encore une fois, il faut saluer l’arrivée de Diao Baldé Keïta, mais il n’est pas comparable à Sadio. C’est nous qui n’aidons pas parfois les joueurs à progresser. On a fait la même erreur avec Momo Diamé. C’est bien de les accueillir comme ça, mais il faut aider ce garçon à s’intégrer progressivement. Sadio Mané a prouvé sur le plan africain et européen. On parle de lui dans les courses pour le Ballon d’Or africain. Ce qui veut dire qu’il peut continuer à progresser. C’est tout le contraire de Diao Baldé qui vient d’arriver. De grâce, il ne faut pas comparer ces deux joueurs. Je pense que Diao lui-même est intelligent, il ne se compare pas à Sadio. Vouloir mettre cette rivalité entre ces deux joueurs est à la limite un vrai non sens. On parle d’un joueur qui a prouvé en équipe nationale, en Autriche et en Angleterre d’un côté, et d’un autre qui n’est même pas encore titulaire dans son club. Diao est un remplaçant à la Lazio.

Êtes-vous d’avis qu’aliou Cissé a fait mieux que vous en termes de statistiques ?

Comparaison n’est pas raison, et l’équipe n’est pas encore qualifiée. Mon souhait, c’était de voir cette équipe se qualifier à trois journées de la fin. quand on a tiré cette poule K, j’ai dit qu’on est qualifié. Avec tout le respect que j’ai pour la Namibie, le Niger et le Burundi, ils n’ont pas de chance. À l’époque, j’avais en face le Cameroun, la RDC et l’île Maurice. Dans cette poule, le Sénégal est tête de série, tout le contraire de 2010 où on était dans le chapeau 2 avec le Cameroun en tête de série. Après le tirage, aucun Sénégalais ne pensait qu’on allait se qualifier. Mathématiquement, on n’est pas qualifié. Je souhaite qu’Aliou gagne tous les six matchs parce que c’est symbolique de battre les records. C’est bien d’avoir des repères. Moi je me suis qualifié à un match de la fin. Et, si aujourd’hui il réussit six victoires de rang, cela veut dire qu’il aura battu tous les records.

Quel rôle avez-vous joué dans la venue d’aliou Cissé au Sénégal en 2011 ?

J’ai pleinement participé à son retour au bercail. Mais il faut lui demander personnellement.

Quel a été concrètement ce rôle ?

Il faut demander à Aliou, il vous répondra. On ne peut pas jouer un rôle pour ensuite dire que j’ai fait ceci et  cela. En tout cas, à l’époque, c’est Amsatou Fall qui était directeur technique national. Il avait en tête un projet de faire valoir nos compétences locales. À l’époque, j’étais sélectionneur. On devait préparer quelqu’un. Et moi dans ma tête, c’est largement suffisant quand on fait quatre ans à la tête d’une sélection nationale. Après deux ans, j’ai signé à nouveau, et j’ai pensé à l’encadrement d’Aliou Cissé. On avait beaucoup travaillé mais il faut demander à Amsatou Fall, il est mieux placé. En tout cas, Aliou a cette fibre patriotique. Et quand on jouait ensemble en 2002, je jouais un rôle de grand frère dans le groupe. Il faisait partie de ces garçons qui avaient des prédispositions à devenir entraîneur. C’est pourquoi quand j’étais à la tête de l’équipe nationale, j’ai demandé au DTN qu’on garde un oeil sur lui. Mais aujourd’hui, Aliou Cissé doit avoir une ouverture.

Depuis sa nomination, vous a-t-il contacté ?

Non, pas du tout.

Et quelle appréciation en faites-vous ?

Aucune. C’est son choix personnel. Je l’encourage à distance, mais je l’invite à avoir plus d’ouverture. Je me rappelle en 1998, quand je jouais au FC Metz, Aimé Jacquet s’est déplacé pour présenter son projet à tous les entraîneurs français pour la Coupe du monde. Il a parlé avec Joël Muller dans nos vestiaires. À mon arrivée, j’invitais les anciennes gloires dans les open press. Je disais aussi que celui qui voulait parler de l’équipe  nationale était libre de le faire.

Mais, vous vous êtes aussi offusqué des critiques…

Non, pas du tout. J’avais dit à l’époque que l’entraîneur médiocre parle beaucoup, le bon explique et le  meilleur inspire. Encore, ce que j’ai fait de mieux, j’ai invité tout le monde au stade pour discuter du jeu de l’équipe en présentant les vidéos de nos matchs. On ne peut pas gérer une équipe nationale et refuser des critiques. Maintenant, c’est à l’entraîneur de l’équipe nationale d’avoir la carapace pour apprécier, parce que les critiques sont négatives ou positives. Parfois, il y a une part de vérité dans ce que dit le peuple.