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Sans fard. Fût-il son ami, quand El Hadji Ousseynou Diouf décrypte les dix premiers matches de Aliou Cissé sur le banc de l’Équipe nationale du Sénégal, il ne prend pas de gants pour exprimer le fond de sa pensée. Et quand il faut évoquer une rivalité naissante entre Sadio Mané et Keïta Diao Baldé, ne comptez pas sur lui pour éteindre le feu. Pour le bien de l’Équipe nationale, la conviction de Dioufy est que les joueurs doivent se prêter au jeu que leur impose le public. Entretien.

 

 

Votre ami, Aliou Cissé, vient de boucler ses dix premiers matches sur le banc de l’Équipe nationale. Comment jugez-vous son bilan ?

Son bilan est globalement positif. Il faut l’en féliciter. Maintenant, comme je le lui dis, c’est à améliorer. Il le sait. Les Sénégalais ne veulent que du bien à cette équipe, parce que c’est la leur. Il doit en prendre conscience et chercher à les satisfaire. Aujourd’hui, qu’on le veuille ou non, il y a beaucoup de choses à revoir. Ce n’est pas dans les journaux que je vais détailler mon appréciation, je lui ferai directement part de mes remarques. Il faut juste retenir que l’entraîneur et les joueurs sont là pour le public. Il y a du boulot. Il y a du boulot (il se répète).

A quel niveau ?

Mais à tous les niveaux ! Sur le plan du jeu, du choix des hommes, dans la dynamique à donner au groupe… Cette équipe peut et doit s’améliorer. Le public aussi, il faut comprendre qu’il a assez attendu. Et c’est normal qu’il l’exprime.

Aliou Cissé traîne la réputation d’être assez dur avec ses joueurs, mais au vu de ses résultats, ça marche plutôt bien, n’êtes-vous pas d’avis ?

Il ne sert à rien d’être dur. Ma conviction, c’est qu’un entraîneur doit être ami et complice de ses joueurs. C’est comme cela qu’on a eu nos meilleurs résultats. Un entraîneur doit être très souple, parce que s’il ne l’est pas, le jour où les joueurs vont le lâcher, il n’aura pas sur qui s’appuyer et sera viré. C’est aussi simple que cela. Maintenant, être pote avec ses joueurs n’empêche pas d’être juste avec eux et d’être exigeant.

Mais on ne peut, tout de même, pas lui reprocher de vouloir instaurer la discipline dans son groupe, non ?

Ouais, on parle de discipline… tout ça, c’est du vent. Ce qu’on demande à une équipe, c’est de gagner et de faire plaisir à ses supporters par un jeu rassurant, une détermination perceptible et un esprit de gagneur. Le reste, c’est du blabla. Il n’y a que ceux qui ne connaissent rien au foot qui sont là à nous tympaniser avec la discipline. Une équipe de football, ce n’est pas une armée.

Face au Niger à Dakar, le public a eu une réaction pouvant prêter à équivoque avec deux joueurs. Sadio Mané a été, par moments, pris en grippe, tandis que le nouveau venu, Keïta Baldé Diao, a lui, été chaleureusement applaudi. Cela ne risque-t-il pas d’installer une certaine compétition dans la tête des joueurs concernés ?

Tant que ça permet aux joueurs de prendre conscience de leur devoir par rapport au maillot national, c’est bien. Cela fait longtemps que le peuple attend de revivre des moments intenses avec son Equipe nationale. Depuis notre génération, le public sénégalais n’a pas vécu des moments de grandes liesses en football et l’attente commence à durer. Le public veut voir son équipe gagner, mais avec la manière. Il veut du football champagne comme on dit. Que les joueurs se le tiennent pour dit.

Vous cautionnez donc l’attitude du public ?

Bien sûr ! Je comprends sa réaction. Je la comprends parfaitement. C’est normal. Il faut que les supporters mettent toujours un peu de pression aux joueurs. C’est ce qui leur permet de se forger un caractère de gagneur.

Ne pensez-vous pas injuste de s’en prendre à Sadio Mané qui, malgré tout, est le joueur le plus décisif de l’Équipe nationale, impliqué dans la moitié des buts inscrits depuis que Cissé est à sa tête ?

Je suis convaincu qu’on a le meilleur public au monde. Quand le public sénégalais t’aime, il te manifeste toujours son affection. J’en sais quelque chose. Mais il faut savoir garder la tête sur les épaules, quand on n’a encore rien accompli. Sadio Mané est, sans doute, le plus talentueux de cette génération. Il est incontournable. Mais il doit comprendre que le public ne lui veut que du bien. C’est le public qui doit l’aider à s’améliorer. Mais avant cela, il faut que ses encadreurs arrivent également à le mettre dans les meilleures conditions de performances. Je peux comprendre sa frustration, par rapport à ses derniers moments en club. Mais, c’est à lui de se battre pour s’imposer et décrocher ce qu’il réclame, c’est-à-dire une certaine liberté.

La coïncidence semble troublante entre les huées à l’endroit de Sadio Mané et l’arrivée d’un nouveau joueur offensif, Keïta Diao Baldé. Peut-on faire le link ?

Sadio ne doit pas se laisser perturber par cela. Le public avait certainement la nostalgie d’un joueur de teint clair. Peut-être que Sadio Mané, dans sa tête, s’est senti un peu frustré d’être relégué au second rang pour un joueur que le public ne connaît pas encore. Ce qui est normal. Mais il ne faut pas qu’il oublie que c’est la compétition qui forge un grand joueur. Je lui ai dit, après le match, qu’il doit avoir cette rage d’être toujours le préféré du public qui est libre de mettre dans son cœur celui qui lui procure le plus de plaisir, qui sait se relever après une mauvaise passe, qui sait le respecter. Un grand joueur, ce n’est pas dans les pieds, mais dans la tête. Il faut être prêt à accepter toutes sortes de situation.

Mais qu’est-ce que cette rivalité qu’on veut installer entre deux coéquipiers peut apporter à leur équipe ?

Cela ne peut qu’être bénéfique à l’Équipe nationale, si les concernés sont intelligents. Prenez mon cas. Le public m’a mis en concurrence avec tous les joueurs offensifs avec qui j’ai joué en sélection. Khali (Fadiga), Henri (Camara), Mamad’ (Niang), Diomansy Kamara… Quand Diomansy est venu en sélection, certains se sont mis à dire : «Voilà le joueur qu’il nous fallait pour dégonfler El Hadji…» Dio’, c’est un excellent joueur, un mec très bien, un grand ami, mais quand on est sur le terrain, je montre que c’est moi le patron. Cette compétition que le public créait me permettait toujours de m’améliorer. Ce n’est pas une spécificité du public sénégalais, d’ailleurs. Partout dans le monde, il faut qu’il y ait ces dualités, sans quoi, les joueurs vont dormir sur leurs lauriers. Le public peut dire ce qu’il veut, il appartient aux joueurs d’être intelligents et de faire en sorte que la concurrence soit respectueuse. Il ne faut pas que les joueurs créent une animosité entre eux. Ils doivent être au dessus de ces considérations. On est potes, mais sur le terrain, je ferai tout pour rester patron, que chacun fasse également tout pour être le patron et l’équipe ne s’en portera que mieux. Il faut que la concurrence soit saine, respectueuse. Je n’ai jamais hésité à faire la passe à Henri Camara par exemple ou à un autre joueur simplement parce qu’on nous mettait en concurrence. Non, jamais ! Au contraire, je prends plaisir à faire la passe au coéquipier le mieux placé, car après, je pourrai toujours dire que si tu as été bon, c’est parce que je t’ai permis de l’être et donc, je reste le boss. La preuve, tous les joueurs que j’ai cités ont marqué plus de buts en Equipe nationale que moi (Ndlr : Henri Camara 98 sélections et 29 buts, El Hadji Diouf 69 sélections et 21 buts, Mamadou Niang 56 sélections et 20 buts, Diomansy Kamara 52 sélections et 10 buts). Et je peux dire que j’ai contribué au fait qu’ils aient autant marqué. Et c’est pourquoi le public m’estime tant. Avec cette mentalité, l’équipe gagne et les joueurs progressent. Le public a besoin de ça. Et celui qui paie son argent pour venir au stade, on ne peut pas lui reprocher d’être exigeant.

On vous a vu sortir du vestiaire juste derrière les deux joueurs. Quel discours avez-vous tenu à l’un et à l’autre, à l’issue du match ?

C’est au joueur de se construire un état d’esprit positif. Il ne faut pas qu’un joueur pense que l’équipe lui appartient ou qu’il doit avoir le monopole de l’estime du public. Les nouveaux ont aussi leur part. C’est ce que j’ai dit à Sadio et à Keita Baldé. Chacun d’eux a une part dans le football sénégalais, une mission à accomplir. Dieu a fait que leurs destins sont liés et ils doivent accomplir des choses ensemble, même si chacun d’eux devra écrire sa propre part de l’histoire. Il faut qu’ils le comprennent. Les gens savent qu’ils n’ont encore rien fait. Eux aussi doivent le savoir.

Comment l’entraîneur doit-il gérer une telle situation ?

Avant d’en arriver à l’entraîneur, il faut que les joueurs soient intelligents. Un joueur qui n’est pas intelligent ne sera jamais un grand joueur, quel que soit son talent. Aujourd’hui, on parle de Sadio Mané qui, jusqu’ici, est le leader technique de cette équipe et de Keïta Baldé qui vient pour apporter un plus. Les autres doivent aussi être à niveau et avoir l’ambition d’être aussi les chouchous du public.

Ce sont deux jeunes joueurs. Ils peuvent ne pas avoir la maturité pour gérer cette histoire…

La jeunesse, c’est un faux prétexte. Quand on joue au haut niveau, on ne peut plus se cacher derrière la jeunesse. Quand on perçoit autant d’argent, non plus. Sadio Mané est un très bon joueur, pas encore un très grand joueur, car le très grand joueur, c’est celui qui a accompli beaucoup de choses, remporté des trophées… Il n’en est pas encore là, mais il a un grand potentiel, une belle marge de progression. Le football est mental avant d’être physique. Il faut être fort dans sa tête pour réussir. Je sais qu’il a tout pour nous donner satisfaction. La preuve, il a toujours répondu présent, même quand il n’a pas été en forme, il a été décisif. Là, il peut tranquillement retourner dans son club, se battre pour retrouver sa place. Il vivait en club une situation assez particulière, c’est peut-être ce qui a pu le faire douter un peu. Il n’avait pas encore l’habitude de se retrouver sur le banc, tout comme l’histoire de son transfert soulevée en janvier. Je connais ce genre de situation. Il doit simplement reprendre les choses en main, rester fort dans sa tête et s’imposer davantage pour le reste de la saison.

Quid de son utilisation en Sélection ? N’est-il pas bridé parce que confiné dans un couloir, ce qui lui empêche d’avoir une certaine liberté dans son jeu, comme en club ?

C’est à lui de s’adapter à l’équipe, pas le contraire. Chaque joueur a connu une telle situation. Quand on vient en Équipe nationale, on fait avec certaines contraintes. Le joueur doit s’adapter.

Parlons de Keïta Diao Baldé. On vous a vu le prendre sous votre aile. Quelle appréciation faites-vous de l’accueil à lui réservé par le public de Léopold Sédar Senghor ?

Hier, j’ai dîné avec lui. Je lui ai donné beaucoup de conseils. Je l’ai averti. Je lui ai dit que le public est libre. Aujourd’hui, il l’a accueilli en grandes pompes, demain, il ne se gênera pas de le huer, s’il n’est pas convaincant. Le public sénégalais est très connaisseur. Il ne juge jamais un joueur sur trois ou quatre minutes. Il ne faut pas qu’il croit qu’il a le public dans sa poche, parce qu’il a été bien accueilli. Les gens ont voulu bien l’accueillir, le mettre dans le bain, peut-être, comme je l’ai dit, parce qu’ils avaient la nostalgie d’un joueur de teint clair, ils voient en lui un autre El Hadji Diouf. Mais c’est à lui de se battre pour ne pas décevoir. Il y a beaucoup d’espoir placé en lui, qu’il joue son jeu, qu’il fasse plaisir au public, qu’il fasse le show, mais en respectant ses coéquipiers. S’il ne le fait pas, il sera hué comme tous les autres. Il n’y a que deux joueurs qui n’ont jamais été hués ici, c’est Feu Jules François Bocandé et moi. Tous les autres en ont pris pour leur grade. L’attente est grande, mais les gens n’hésiteront pas à se détourner de lui, s’il ne confirme pas les espoirs placés en lui.

Ces espoirs ne sont-ils pas démesurés, quand on sait qu’il n’est pas encore titulaire dans son club, la Lazio de Rome ?

C’est là que commence la bataille pour lui. Il n’aura pas de faveurs. Il doit s’imposer en club, être titulaire à part entière, pour espérer venir régulièrement en Equipe nationale. Il faut qu’il joue. Il n’y a pas de traitement à la carte. Ni pour lui ni pour un autre. Le fait d’être venu en Equipe nationale va sûrement l’aider, lui donner une force supplémentaire. A lui maintenant de capitaliser tout ça.