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Tout au long de ses 15 ans d’une carrière professionnelle commencée en 2001, Souleymane Camara a porté cinq maillots : l’AS Monaco, Nice, Guingamp, Montpellier – son club depuis 2007 – et celui de la sélection du Sénégal. Les couleurs et les numéros ont souvent changé, mais une chose n’a jamais quitté les différentes tuniques qu’il a eues sur les épaules : une étiquette solidement cousue et quasiment impossible à enlever. Celle de remplaçant idéal…

Le portrait de Souleymane Camara

L’attaquant n’est jamais aussi efficace que lorsqu’il sort du banc, et surtout, sa mentalité et son professionnalisme sont irréprochables. Mais 33 ans, il n’est jamais trop tard pour tout changer. Le buteur providentiel refuse ce statut de joker, et a trouvé une place de titulaire qu’il honore en marquant toujours régulièrement, et en faisant profiter ses jeunes coéquipiers de sa grande expérience. Celle-ci l’a notamment mené en finale de Coupe d’Afrique des Nations de la CAF 2002, aux parcours exceptionnel des Lions de la Teranga à la Coupe du Monde de la FIFA la même année, ainsi qu’à l’historique titre de champion de France du MHSC en 2012. Entretien avec un joker devenu un as de cœur.

Souleymane, comment arrive-t-on à se fixer des objectifs dans une saison comme celle-là ? Un départ catastrophique, une remontée fantastique, puis une nouvelle série noire, et encore une bonne série ! Est-ce excitant de ne jamais savoir ce qui peut arriver ?

Ce n’est pas facile. Au départ, on a des objectifs, mais on sait que sur une saison, tout peut arriver. On a toujours envie de bien démarrer, mais parfois ça ne se passe pas comme on le voudrait. C’est ce qui nous est arrivé cette saison. On a mal débuté, puis on a bien remonté la pente, et de nouveau, on a rechuté. Mais là, depuis l’arrivée de Frédéric Hantz, on repart bien, et j’espère que cette fois, on va continuer sur cette lancée, parce que ce n’est jamais facile de vivre des hauts et des bas sur une saison.

Le nouvel entraîneur parle de vous comme un cadre. Est-ce important de montrer l’exemple et de faire parler votre expérience dans un effectif plutôt jeune ?

Déjà, c’est très important pour soi-même, ses proches et sa famille de ne jamais lâcher, et effectivement, pour des jeunes qui débutent en pro, et c’est important de montrer l’exemple. Ce qu’on essaie de faire que ce soit à l’entraînement ou en match, c’est de donner le maximum de nous-mêmes. Les plus anciens, nous avons un rôle spécial. Avec des joueurs comme Vitorino Hilton, Laurent Pionnier, Joris Marveaux, Daniel Congré, on essaie de parler souvent à certains jeunes et pour le moment, ça se passe bien.

Surtout, l’entraîneur vous considère comme un titulaire. Cela change-t-il beaucoup de choses ?


Souvent, surtout avec Rolland Courbis, les gens me voyaient comme un remplaçant. Moi j’ai toujours dit que je n’aimais pas ça, parce que je trouve que je fais toujours mon boulot et que je suis professionnel. J’essaie à chaque fois que j’ai la chance de jouer, même si c’est que cinq minutes, de me donner à fond, et c’est vrai que souvent ça se passe bien. C’est pour ça qu’on m’a considéré comme un bon remplaçant. Mais ma philosophie, c’est qu’il n’y a pas à se demander si je suis titulaire ou pas. Dans ma tête, je suis toujours titulaire, je me considère comme titulaire quand je débute une saison. Après l’entraîneur fait ses choix, et on est obligé de les respecter. Aujourd’hui, j’ai un entraîneur qui me fait davantage débuter. Ça me fait plaisir, et ça me donne plus de confiance aussi.

Justement, quelle expression vous énerve le plus : « Joker de luxe », Supersub ou Ole-Gunnar Solskjær ?


(rires) Les trois ! Mais comme je l’ai dit, je suis très professionnel et quand je prépare la saison, je me considère titulaire. Dans ma tête, il ne faut pas lâcher et me contenter de me dire que je suis un bon remplaçant. Ole-Gunnar Solskjær j’ai rien contre lui, c’était un grand attaquant, d’autant plus que j’aime bien Manchester, mais lui il avait son style, moi j’ai le mien. Je ne sais pas s’il se satisfaisait d’être un super remplaçant, mais moi je  ne me considère pas comme un remplaçant.

Vous rappelez-vous à quel moment ce statut de remplaçant efficace a commencé ?


Ça a commencé quand j’étais tout petit, au Sénégal. J’allais m’entraîner au centre Aldo Gentina, le centre de formation de l’AS Monaco de Dakar, mais à l’époque, je n’étais pas en internat, j’étais a minima. Donc je venais m’entraîner et je faisais des tests. Et quand je retournais dans mon école de football, parfois on avait des matches, j’arrivais à 15 ou 20 minutes de la fin. On me faisait rentrer et à chaque fois, je marquais. Ça a commencé là.

Depuis le banc, observez-vous attentivement la défense adverse pour mieux préparer votre entrée en jeu ?


Souvent, j’observe beaucoup, je reste concentré sur le match, j’essaie de voir les défauts de la défense adverse, et j’essaie de penser à ce que je peux faire pour la déstabiliser.

A Monaco, les attaquants que vous avez connus étaient Fernando Morientes, Oliver Bierhoff, Ludovic Giuly, Marco Simone, Emmanuel Adebayor, Javier Saviola, et beaucoup d’autres. Être remplaçant derrière ces joueurs-là, est-ce la meilleure école ?


Je ne sais pas si c’était la meilleure formation, mais pour moi, c’était exceptionnel. Quand j’étais petit, je voyais Simone, Morientes, Bierhoff  à la télé, et soudain, être dans la même équipe, le même vestiaire, qu’eux, c’est quelque chose d’extraordinaire. A côté d’eux, j’ai beaucoup beaucoup appris. Et aujourd’hui encore, je récolte les fruits de ce travail-là, et jusqu’à présent, j’en parle encore à certains de mes coéquipiers.

Quel est le but le plus important que vous avez marqué en entrant en jeu ?


Ouf ! Il y en a pas mal quand même… (rires) Je vais en citer deux ou trois. Le premier, c’était en sélection à la CAN 2002, contre la Zambie. On était à 0:0, et on n’avait jamais battu la Zambie depuis je ne sais pas combien d’années. A cinq minutes de la fin, Bruno Metsu me fait entrer, et sur ma première occasion, centre de Makhtar Ndiaye sur le côté, je mets la tête, et on gagne 1:0. Le deuxième, c’était l’année du titre avec Montpellier. C’était contre Nice, mon ancien club. Il y avait 0:0, je rentre et je marque un but de cafouillage, et on gagne 1:0 ! Et avec Monaco en 2002, j’étais remplaçant contre Ajaccio, on était à égalité, je rentre, je marque et on gagne 3:2.

En 2002, vous aviez 19 ans et vous étiez membre du Sénégal qui disputait une finale de Coupe d’Afrique des Nations, et une Coupe du Monde de la FIFA. Réalisiez-vous déjà  que cette équipe était exceptionnelle ?


C’était, je pense, l’une des meilleures équipes que le Sénégal n’ait jamais eues. C’était un groupe exceptionnel, une famille, et si quelqu’un touchait à un joueur, il touchait à tout le monde. Je me souviens parfois des disputes, à l’entrainement ou en déplacement, des joueurs qui se tapaient dessus, ou des joueurs qui s’énervaient, à la limite de se bagarrer parce qu’ils refusaient de perdre à l’entraînement. Souvent les gens disaient qu’on était tranquilles et décontractés, mais il y avait un énorme travail derrière. On avait tellement confiance en notre collectif, et on avait la chance d’avoir un entraîneur qui trouvait les mots justes pour nous motiver ou, dès que quelqu’un sortait du groupe, pour le remettre dans le droit chemin. La chance qu’on avait surtout, c’est qu’on n’avait pas peur de dire ce qu’on pensait de Pierre, Paul ou Jacques. Si quelqu’un déconnait, tout le monde lui disait ‘écoute, t’as déconné, ça ne va pas’. C’était quelque chose de sincère, et ça, on le retrouvait sur le terrain. C’est franchement dommage qu’on n’ait pas su gagner un trophée avec cette équipe.

Depuis, la sélection n’a jamais retrouvé ce niveau. Cette année-là, le Sénégal n’est-il pas arrivé trop vite trop haut ? N’aurait-il pas mieux valu avoir une progression plus régulière ?

Je ne sais pas si c’était trop tôt. Mais la majeure partie de l’équipe était là depuis presque trois ans, depuis 1999/2000. Ce que je regrette, c’est plutôt qu’au niveau des dirigeants, on n’a pas su suivre derrière. On est trop longtemps resté sur l’équipe de 2002, on n’a pas su se servir de cette situation et de cette génération pour s’organiser et progresser. On n’a pas trop pensé à préparer l’avenir, et pourtant, on sort régulièrement de très bons joueurs, notamment l’équipe de 2012. Footballistiquement et techniquement, cette équipe était bien meilleure que celle de 2002. Mais collectivement et mentalement, l’équipe de 2002 était plus solide.

Presque 14 ans après, quelles images précises vous reste-t-il de cette Coupe du Monde 2002 exceptionnelle ?


Toutes les choses qu’on a vécues me restent encore ! Je vais juste citer deux moments qui m’ont peut-être encore plus marqué. La veille du match contre l’équipe de France, on les a croisés au stade. Et la manière dont on est entrés sur le terrain pour s’entraîner, j’ai vu tous les joueurs déterminés comme jamais. Je n’avais jamais vu l’équipe aussi décidée et quand j’ai ressenti ça, je me suis dit que c’était impossible que la France nous batte. Au pire, on ferait match nul, mais c’était impossible qu’on perde ce match. On avait tous la même mentalité, et on a tous eu cette sensation. L’autre souvenir, c’est une anecdote sur Bruno Metsu, toujours avant le match contre la France. Il a demandé qu’on filme auSénégal la préparation des supporters pour le match. Il était six heures du matin, il y en a qui ont fait nuit blanche pour tout préparer, qui cherchaient où trouver une télé, qui vérifiaient si tout marchait… Il a fait filmer tout ça, et aussi un message du Président du Sénégal. Juste avant le départ pour le stade, il a fait sa causerie, et avant de partir, il nous a juste mis ce montage vidéo. On a eu la chair de poule… Et quand on est sorti de l’hôtel, on savait que c’était impossible de perdre.

Comment expliquer que le palmarès du Sénégal soit toujours vierge ?


Effectivement, ce n’est pas normal. On a toujours eu de très bons joueurs, mais malheureusement, on parle beaucoup mais on travaille peu. Aujourd’hui, on a Aliou Cissé qui travaille beaucoup, mais ce n’est pas facile, parce qu’à chaque fois, il y a une ou deux personnes qui essaient de bien faire, et derrière, d’autres qui essaient de leur mettre des bâtons dans les roues. L’idéal serait d’avoir la même mentalité qu’en 2002, c’est-à-dire d’avoir tout le pays derrière la sélection. Malheureusement, depuis longtemps et pour le moment, ce n’est pas le cas.

Vous avez annoncé votre retraite internationale en 2013. Seriez-vous tenté de changer d’avis pour terminer sur la CAN 2017, ou la Coupe du Monde 2018, dans un rôle de remplaçant pour encadrer les jeunes et maquer un but en rentrant en jeu de temps en temps ?

(rires) J’ai bien réfléchi avant d’arrêter l’équipe nationale. Elle restera toujours dans mon cœur. J’ai fait presque 12 ans en sélection, et je ne regrette rien. Aujourd’hui, l’équipe a besoin de tous les Sénégalais, et j’en fais partie, mais sur le terrain, c’est fini. C’était mon rêve de faire partie des premiers joueurs qui ramèneraient un trophée au Sénégal. Malheureusement, ça ne s’est pas fait, mais j’espère de tout cœur que les joueurs qui sont là aujourd’hui réussiront ce que nous n’avons pas su faire. Mais comme on dit, il ne faut jamais dire jamais, non ? (rires)