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L’histoire de Moussa Konaté ressemble à celle de tous les footballeurs africains d’Europe. A force de marquer des buts, l’attaquant sénégalais du FC Sion a peut-être gagné le droit de pouvoir enfin choisir son destin

Il rêve de gagner la Coupe d’Europe. La Coupe d’Afrique aussi. Et la Coupe du monde, surtout. Moussa Konaté «rêve de gagner tous les trophées», parce que son parcours tortueux lui a appris que «rien n’est impossible». Son histoire ressemble à celle de tous les enfants footballeurs du Sénégal qui ont réussi. Aujourd’hui, il est une attraction du Championnat suisse, et au moment d’affronter Liverpool avec Sion dans le mythique stade d’Anfield Road, il a gagné le droit de rêver d’un transfert en Angleterre. A 22 ans, il a déjà expérimenté les zones d’ombre d’un marché impitoyable. Moussa Konaté sait qu’il est «un produit de l’Afrique et du foot business».

A Mbour, une petite ville côtière à un peu moins de 100 kilomètres au sud de Dakar, il jouait au football dans la rue, «comme tous les Africains». Le plus souvent, il était gardien de but. Pour «Baba», comme on le surnommait dans le quartier, «la vie était très dure». Sa famille n’était «pas riche mais heureuse». «Je vis pour eux», dit-il aujourd’hui. Il rentre parmi les siens chaque fois qu’il a des vacances, et il envoie tous les mois une partie de son salaire au pays. Petit, il accompagnait tous les jours son grand frère, et son modèle, sur le chemin de l’entraînement. L’aîné des onze enfants de la famille Konaté avait intégré un centre de formation. «Baba» allait le rejoindre à 16 ans. Des milliers d’enfants passés par l’usine à footballeurs et qui «rêvaient tous d’Europe», il a été le premier à traverser la Méditerranée pour vivre du football. «J’ai eu beaucoup de chance», dit-il sobrement. A 17 ans, il joue pour la première fois «avec les grands» du Touré Kunda, un club de Mbour dirigé par son oncle Ibrahima. Il marque trois buts et remporte la Coupe nationale. L’équipe est promue en Première division et il est sélectionné avec les espoirs du pays.

La chance se présente en août 2010. Elle porte les traits d’un recruteur français mandaté par une société d’investissement, Sport Global Management. Paul Porcheron débarque au Sénégal pour évaluer Dame Diop, un autre joueur du Touré Kunda. Il assiste à un match qui oppose les jeunes Sénégalais aux Marocains, et il découvre l’attaquant dont tout Mbour lui parlait depuis quelques jours. Parce que les clubs français ne s’y intéressent pas, il le présente à un intermédiaire israélien, Nir Karin, qui l’envoie au Maccabi Tel-Aviv pour un test, et un premier contrat. Le joueur vient d’avoir 18 ans, et il sait déjà que «le monde des agents est fou». Désormais, tout ira très vite, et il ne décidera plus jamais des clubs pour lesquels il jouera.

Pour son premier match en Israël, il marque contre le vice-champion d’Azerbaïdjan. «Baba» ­découvre l’Europa League, et l’Europe remarque un jeune buteur dont la cote va s’envoler. A l’été 2012, ses neuf goals dans le Championnat israélien lui permettent de disputer les Jeux olympiques de Londres avec la sélection sénégalaise, les Lions de la Téranga. En quatre matches, il marque cinq fois. «D’un seul coup, je suis devenu Moussa Konaté», sourit «Baba». Pour la première fois, son nom circule dans la presse internationale, qui l’imagine déjà dans les plus grands clubs du Vieux Continent. Mais c’est en Russie, à Krasnodar, que son agent l’envoie pour un peu plus de 2 millions d’euros. «C’était un cauchemar», se souvient l’attaquant: «Je gagnais beaucoup d’argent, mais je n’étais pas heureux.» Au sud de Moscou, il découvre les températures négatives et le racisme. Dans la presse sénégalaise, son père dénonce «les intermédiaires véreux qui veulent se remplir les poches au détriment des joueurs». Un nouvel agent lui obtient un prêt en Italie, puis négocie son arrivée à Sion.

Moussa Konaté n’avait jamais rêvé du Championnat suisse. Le 31 août 2014, il lui reste moins de vingt heures pour quitter Krasnodar avant que le marché des transferts ne se referme pour quatre mois. Une heure avant que son avion décolle pour le Sénégal où l’attend son équipe nationale, il accepte une proposition de Christian Constantin pour 500 000 euros. Il fait escale à Genève, où l’attend le jet privé du président du FC Sion. Quand il signe le contrat, il reste deux heures avant la fermeture du marché. Christian Constantin se rend à Berne en hélicoptère pour faire valider le transfert, et le joueur repart en avion pour Bruxelles, puis Dakar. «Dans le foot business, tout va très vite, et on ne sait jamais ce qui nous attend», explique l’attaquant. Avant de sourire: «Christian Constantin est un homme déterminé.»

En Suisse, très vite, «il marche sur l’eau», selon son entraîneur, Didier Tholot. Moussa Konaté marque seize fois durant sa première saison. Entre janvier et avril 2015, il inscrit un goal toutes les 84 minutes, devenant brièvement le seul attaquant à rivaliser statistiquement avec l’Argentin Lionel Messi. Même si les spécialistes lui reprochent parfois l’égoïsme des grands buteurs, ou prétendent qu’il «choisit ses matches», le FC Sion devient dépendant de son rendement. Après la conquête d’une Coupe de Suisse dont on lui avait parlé «dès le premier jour», des clubs français, belges et allemands s’intéressent à lui pour des sommes oscillant entre 4 et 5 millions d’euros. Dans la presse, son agent entame un bras de fer avec le club valaisan, et traite Christian Constantin de «dictateur». Le joueur, lui, sait qu’il va rester. Le président veut conserver son buteur pour le retour de son équipe en Coupe d’Europe. Il fixe donc un prix pour l’instant prohibitif: 10 millions d’euros.

Moussa Konaté a toujours rêvé de jouer en Angleterre. Mais les joueurs qui ne sont pas Européens doivent avoir disputé 75% des rencontres de leur sélection nationale au cours des deux dernières années pour obtenir un permis de travail britannique. Alain Giresse aura donc été le principal obstacle aux ambitions du joueur. Sélectionneur du Sénégal jusqu’en janvier 2015, le Français n’a jamais titularisé Moussa Konaté lors des quatre rencontres disputées par les Lions de la Téranga lors de la dernière Coupe d’Afrique des nations. Pour inverser une statistique qui cache d’importants enjeux économiques, l’attaquant compte sur le nouvel entraîneur Aliou Cissé, qui l’avait révélé au grand public durant les Jeux olympiques de 2012.

En attendant, plus qu’une rencontre européenne, Moussa Konaté jouera une partie de son avenir jeudi à Liverpool. Le buteur sait que les recruteurs anglais sont très attentifs aux performances de leurs cibles face aux clubs britanniques. Alors que la presse disserte sur l’intérêt que lui porteraient les grands clubs londoniens Chelsea ou Arsenal, il rappelle qu’il est né dans une petite rue de Mbour. Et que son parcours montre que «tout est possible».