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Joseph Koto, 55 ans, coach à la science longtemps niée, est entré dans l’histoire, en devenant le seul entraîneur sénégalais à atteindre une demi-finale d’une Coupe du monde. L’entraîneur heureux des Lionceaux de -20ans s’octroie sa part de revanche sur le banc de touche, après une vie dédiée à la Jeanne d’Arc de Dakar, sur le pré.

Cette fois-ci, les dieux du foot ont sorti un décret divin. Le voici : «Ouvrez les portes de l’Histoire et laissez entrer Joseph Koto.» Exit les grosses gueules du foot local ! Excusez du peu, c’est de la pure imagination, mais fidèle à la réalité du moment. Tant le coach des Lionceaux de -20ans, éliminés en demi-finale de la Coupe du monde par le Brésil, a laissé à jamais son empreinte en lettres d’or dans les annales de l’Histoire du football sénégalais. Depuis, l’homme est en lévitation, il ne touche plus terre. Sa prouesse est chantée partout. Koto est le seul coach du pays à hisser le drapeau national à un tel sommet…où ne scintillent que des étoiles. «L’on y va pour apprendre», conseillait prudent le ministre des Sports, Matar Bâ, avant d’embarquer dans l’avion pour la Nouvelle Zélande. Koto a fait plus qu’apprendre. Ses «Koto-boys» ont fait pleurer l’Ukraine (1-1, tab 3-1), douché les espoirs ouzbeks (1-0). Puis, ils se sont inclinés au pied de la montagne brésilienne en demi-finale (0-5). Qui dit mieux ? Le Sénégal est désormais parmi le cercle restreint des cinq nations (Maroc, Nigéria, Ghana, Mali) à atteindre les demi-finales de coupe du monde. Aujourd’hui devant ces minots en culotte courte, les Lions de 2002 passent pour des ringards. Cela vous bodybuilde le Cv d’un coach longtemps poids plume. Puisque pendant longtemps, la science de Koto a laissé perplexe la chronique locale. On l’a longtemps décrié, à tort ou à raison, il en a souffert, mais n’a rien dit. On lui a longtemps fait porter la caricature du paria, de l’homme qui câble de son banc de touche le «marabout» du coin pour lui demander les clefs mystiques d’un match indécis. Défense de rire. On ne lui a rien offert le Koto. Mais le coach Koto a tout arraché. Même si au moment où l’on écrit ses lignes, on ne sait pas ce qu’il est advenu de sa rencontre avec le Mali en match de classement, Koto a déjà réussi le pari. Le coach est déjà dans l’Histoire et difficile de l’en déloger. On sait à quelle hauteur le trouver, mais on ne sait pas pourtant grand-chose de lui à part sa taille…de petiot.

«BOUT DE CHOU» 

Ses amis footeux ne connaissent pas Koto, mais ils n’ignorent rien de l’histoire de «Bout de chou», le surnom qu’on lui colle, qu’on lui collera pour toujours. Joseph Koto, 55 ans, 1 mètre 68 centré, 70 kilos d’esbroufe, bedaine de boucher, nature heureuse et cuir du petiot, est court sur pattes et n’allonge ses jambes que pour se projeter au delà du jeu. Tout cela paraît bien en décalage avec cette époque vitaminée où les grands croquent les plus petits. Koto lui, chausse du 41 et limite du coup ses foulées de singulier collectif. Il se plaît bien dans cette posture de vieux footeux au centre de gravité très bas, qui lui donne cet air mi-grave mi-détaché de commissaire de match.
Joueur, son short lui tombait sur les mollets, coach, son survêt déborde ses bras et recouvre ses petits doigts. On ne se refait pas et le Koto des années 2000, aujourd’hui sélectionneur heureux de l’équipe nationale des lionceaux de – 20 ans, prend tout le monde de vitesse, s’amuse de lui-même et de sa bouille de rétrécisseur de réflexe. Mais ce fils de la «Vieille dame» supporte mal les jeux de mots et encore moins le débat sur les compétences locales en matière de coaching. Il a son tempérament à lui, sorte de crise gelée en temps de grisaille. Et ce feeling du râblé, sans quoi les filles partent en courant.
Joseph Koto est un moderne dans un corps à l’ancienne. Un tendre qu’on a envie de cajoler négligemment, parce que môme, sa maman, casamançaise, aimait l’apostropher sans chichis, par le doux sobriquet de «bout de chou». Et puis, le surnom est resté. Et puis, «bout de chou» a poussé plus vite que Joseph Koto, mais le Koto de la Nouvelle Zélande a tout révolutionné sur son passage. Lui Koto peut se targuer d’avoir le meilleur palmarès du football national en gagnant deux tournois de l’Uemoa, en 2009 et 2010. Alors désormais, c’est un technicien à la science publique, en voie de rassembler les déçus du football local. Ahmadou Diop «boy bandit» refait l’image de son ancien coéquipier devenu désormais un monstre sacré du coaching : «C’est un grand ronfleur dans son sommeil, avec une nature toujours heureuse dans la vie. Un gagneur aussi, qui n’aime même pas perdre à la belote.» Longtemps Koto a été un missionnaire du football d’en bas, pour avoir été à la tête de la sélection locale en 2009. A l’époque, l’on rêvait que le local fasse presque la nique au football d’en haut. Koto n’a pas pour références, Mourinho, Ancelotti, ou Marcelo Lippi. «J’ai des références locales comme Laye Sow, mon ancien coach à la Ja, qui a beaucoup apporté au coach que je suis devenu. Avec mes joueurs, je suis plus papa-poule que père fouettard. Pour obtenir des résultats, j’instaure le dialogue et je cajole plus que je ne cogne», prêchait-il. On peut le croire facilement. Au soir de l’élimination, il a cajolé comme un papa ses fils déçus. Mais qui est cet homme au nom à la consonance étrangère, devenu désormais le seul prophète du banc de touche sénégalais par le poids de son Cv.

UN PAPA BENINOIS

Il est béninois du côté de son papa, un ancien combattant de l’Armée française qui s’est arrêté à Dakar comme d’autres s’exilent en Amérique. Joseph Koto lui ne s’est jamais rapproché de ce Bénin lointain ni n’a jamais éprouvé le besoin d’interroger ses origines. Il s’est juste arrêté une fois, en transit, à l’aéroport de Cotonou, du temps où il était international sénégalais. Ce qui ne permet même pas de reconnaître les récits du papa à travers les hublots de l’avion. Alors, «bout de chou» convoque aujourd’hui la surprise et s’étonne qu’on lui ressasse ce Bénin qui ne lui parle pas plus que ses premières godasses. Il lance : «Est-ce grave?» Il se répond à lui-même et sourit comme pour décongestionner cette touffeur afro-africaine. Il n’a jamais souffert de la question, puisque personne n’est jamais venu lui rappeler qu’il n’est pas «Sénégalais à 100 %.» Il fréquente pourtant des
Béninois établis au Sénégal avec qui il prend «plaisir à discuter.» Comme quoi…
De son papa, Koto a hérité d’un catholicisme sans fard ni faux-semblant. Ce qui lui donne parfois cet air bigot qui prend sa source dans une profonde éducation religieuse. Sa maman, casamançaise de souche, ne se séparait jamais de son chapelet. Koto lui, se signe partout. Autour du bol de riz comme à l’entrée du stade. Dans une ostentation qui rappelle que ce footeux quadragénaire est un homme de chapelle doublé d’un pratiquant convaincu. Il dit : «Je vais chaque dimanche à la messe. Je ne fume pas, je ne bois pas.»

Il est un enfant de la «vieille dame», qui ne respire au fond que pour cette Jeanne d’Arc de Dakar qui l’a façonné à la fin des années 70, dépouillé de ses déchets et permis de figurer sur les clichés de la belle époque du club. Cet ancien ailier droit de formation, au football appliqué, à la vitesse pure, qui ne jouait que pour poser des cacahuètes sur le crâne de son avant-centre, a carburé à la sueur pour user ses défenseurs et mériter une carrière rectiligne. Joseph Koto n’avait ni la contenance insolente des amuseurs publics ni la patte souple des inclassables du jeu. Il ne surfait pas sur les prédispositions impertinentes d’un «boy bandit», d’un Thierno Youm, ou d’un Ibrahima Diakhaby. Sa génération était riche, Koto a côtoyé tous les cracks de son époque à la Ja comme en équipe nationale, mais «bout de chou» ne s’est jamais démobilisé autour de son football. De l’ancien ailier de la Ja, l’indécrottable Laye Diaw a dit un jour : «Koto ne fait jamais de mauvais matches. Même dans les jours où il n’est pas inspiré, il réussit toujours ses coups.» Aujourd’hui, le discours n’a pas changé et le même Laye Diaw réitère ses propos. Il dit : «Koto ne perdait jamais le sourire. Il avait un bon mental comme joueur, était équilibré et toujours égal à lui-même.»
Lui qui avait fourbi ses armes sous les ordres de Sarr Mbadane, a été un footballeur précoce avec un brevet de «révélation du football sénégalais» avant d’accaparer l’étiquette effrontée d’apprenti footballeur aux godasses trempées dans du fer, qui finit par reléguer sur le banc de touche la vieille garde du club, les Séga Sakho et autres Médoune Fall. Koto avait su dominer ses lacunes pour flamber lors d’un tournoi à Bamako dans les années 80 et ne plus quitter l’équipe première de la Ja.
Il sera aidé en cela par son mentor de toujours, Laye Sow, ancienne figure grossissante de la «vieille dame» et du foot local, qui lui offrira par la suite sa première cape en sélection lors du championnat du monde scolaire et universitaire à Montevideo (Uruguay). Le jeune Koto termine deuxième meilleur buteur du tournoi et s’invente un destin avec les «Lions». Aujourd’hui, la seule évocation de cette époque de gala pour le foot local et le nom de Laye Sow suffisent «à mouiller (ses) yeux.»

JA-CASA LES MENACES MYSTIQUES

Dans l’album jauni de Koto, tout dédié au football, il y a bien sûr les clichés de cette fameuse finale de coupe du Sénégal de l’année 1980 contre le Casa-Sport. Koto est alors interdit de foot par sa maman casaçaise, qui aurait reçu des menaces de mort mystiques contre son garçon. Mais «bout de chou» enjambe l’interdiction maternelle, survole le match et égalise pour la Ja, qui soulève la coupe à la fin de la finale. La maman, scotchée à son poste de radio, n’en revient pas. Leçon de sagesse : Koto vit toujours. Sinon, les rebondissements du brumeux Caire 86 et ses ramifications énervent toujours un Koto, qui a conscience que la légende autour de sa génération douée, mais sans palmarès, ne s’estompera jamais. Lui qui n’a jamais connu de véritable carrière internationale en club, en un temps où la génération Bocandé se prescrivait dans le championnat de France, a sans doute raté le train du professionnalisme, qui aurait pu dérouler sa carte de visite et en faire un autre footballeur. Joseph Koto a des regrets éternels, surtout que Aldo Gentina et Jean-Louis Compora, les dirigeants d’alors de l’As Monaco (France),  lui avait proposé un contrat en or. Mais Koto signe finalement pour El Arabic Club d’Abou d’Ahbi (Dubaï). Sur le Rocher, la décision de Koto de choisir un championnat moins relevé que la France, fait rire sous cape. Le joueur ne s’en remettra jamais. Il soupire : «Les Arabes m’ont fait des propositions alléchantes et j’ai laissé tomber Monaco pour aller jouer à Abou Dhabi, 5 ans durant. C’est une erreur de jeunesse que j’ai regrettée par la suite.»

Il est comptable de formation et ne donne pourtant pas l’air d’avoir été matheux dans une autre vie. L’ancien du lycée Delafosse à Dakar, titulaire d’un brevet de comptabilité mécanographie, père d’une famille nucléaire, marié avec la même femme depuis 25 ans, est un quinquagénaire au dynamisme du sportif accompli.

 

OMAR SECK ET LE BILLET POUR CLAIREFONTAINE 

On est à la fin des années 70 et Joseph, le comptable de formation, surfe sur les chiffres en faisant les beaux jours de la Banque centrale de l’Afrique de l’Ouest (Bceao) où il restera de 1979 à 1983 sous les ordres d’un «Jaraafman» convaincu, Ady Niang. Un boss qui considérait le footballeur Koto comme un ambassadeur de la banque.
Il dépose ensuite ses balluchons à la Banque sénégalo-koweitienne, dirigée alors par le défunt Omar Seck, l’une des figures emblématiques du football sénégalais et de la Ja. Derrière sa machine à sous, Koto range les millions de F Cfa qui s’affichent devant son écran, mais ne rêve pas. Sa vie est ailleurs, sur les prés, et lui, décide de sa reconversion comme coach à la fin de sa carrière de footeux. Feu Omar Seck lui paie le billet pour Clairefontaine, le centre technique français, et «bout de chou» passe ses diplômes sous les ordres d’un certain Aimé Jacquet, coach champion du monde avec la France en 1998. Comme quoi…
Koto «papa poule» qui adore le Kaldou, un plat casamançais à base de riz blanc et de poisson fumé, écoute Youssou Ndour, «cet ami particulier et Jaman», présent à son mariage dans les années 80, et a un faible pour la musique cubaine. Il lui arrive dans les bons jours, d’entraîner sa douce moitié dans les boîtes de nuit de Dakar pour rester jeune. Le footballeur-comptable est resté pourtant un démystificateur de ses propres victoires, puisqu’il a une sainte horreur des dates et des grands tournants de sa vie. Même si on lui répète aujourd’hui que sa ressemblance avec son fils, Charlie, est renversante, même taille (1m 68) et même bouille, Joseph Koto ne prend pas la posture du coach renifleur de talents précoces. Il est assez grand aujourd’hui pour savoir qu’il n’existera qu’un seul «bout de chou» dans la famille du football sénégalais. Le seul aussi à qualifier le Sénégal en demi-finale de coupe du monde…Petiot est devenu grand.