Accueil Entretien Souleymane Camara : «Je parlais le wolof, j’arrive à Monaco…»

Souleymane Camara : «Je parlais le wolof, j’arrive à Monaco…»

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souleymane camara
Qu’est-ce qui vous a manqué quand vous avez quitté Dakar pour le centre de formation de Monaco, à 16 ans ?

A la fois des personnes et un mode de vie : boire du thé avec des amis ou la famille, discuter de tout et de rien, regarder la journée filer ensemble… Je suis arrivé à Monaco avec du retard à cause d’un problème de visa. Les chambres du centre étaient déjà prises, on m’a mis dans un studio, en ville, seul. J’ai dû me débrouiller pour manger, pour les lessives, je n’avais pas l’habitude. Ça a été dur. J’appelais ma famille, ma future femme… Quand la première facture de téléphone est tombée, c’était pas possible : 5 000 francs [750 euros, ndlr], j’avais pris le téléphone qui était dans le studio, personne ne m’avait expliqué le système de cartes.

Une image ?

On jouait le samedi à 15 heures. J’étais dans le studio vers 17-18 heures : je n’en sortais plus jusqu’aux cours du lundi matin, même pas dix minutes. En restant loin du reste [sorties, casinos, etc., ndlr], à mon idée, je me donnais les moyens de réussir dans le foot, j’y étais totalement engagé. Je me sentais à l’aise comme ça. Plus tard, j’ai eu des «grands frères» : Moussa Ndiaye, Salif Diao, Tony Silva ; d’autres Sénégalais formés par l’ASM. On parlait énormément du pays. Je me souviens d’une conversation : l’un d’eux – je ne sais plus qui, tous auraient pu le dire – m’a expliqué que j’étais en France pour me faire plaisir, certes, mais aussi pour ceux qui étaient restés au pays et qui comptaient sur moi financièrement. Ça m’a fait du bien de l’entendre. Je me suis senti plus… relâché.

Ces nécessités économiques n’ont-elles pas plutôt été lourdes à porter ?

Non. Je suis le seul de ma famille à avoir eu une carrière professionnelle en Europe : les devoirs par rapport à ma famille, mes frères, mes sœurs, les amis, c’est tout le temps. J’aurai pu être à leur place. Et dans le Coran, il est écrit qu’il faut aider les gens quand tu peux, et que tu n’es pas forcé de le faire quand tu ne peux pas.

Malgré les situations de concurrence ou la circulation des joueurs, peut-on avoir des amis dans le foot ?

Jaroslav Plašil ! Il est arrivé à Monaco depuis la République tchèque en même temps que moi, il avait un studio dans le même immeuble que le mien. Bon, moi, je sortais d’une école coranique ; je parlais surtout le wolof. Lui ne parlait pas du tout français et son anglais, disons que ça n’était pas trop ça. Sans trop se parler, on était toujours à deux et les gens ne comprenaient pas pourquoi. On regardait les matchs de Ligue des champions chez le concierge.

Qu’est-ce que vous vous donniez l’un à l’autre ?

Je ne sais pas. Rien. Tenez : je peux vous dire que Ludovic Giuly [international français que Camara a croisé à Monaco entre 2001 et 2004, ndlr] est un mec extraordinaire mais ce n’est pas tangible, c’est juste sa manière d’être, son ouverture. Moi, j’étais un jeune pro ; il y avait des joueurs comme [Oliver] Bierhoff,[Marco] Simone, [Fernando] Morientes ; des stars, et Giuly prend du temps pour moi, il m’écoute… En faisant ça, il m’ouvrait la porte du vestiaire et de l’équipe. Ce n’est pas rien. Avec Patrice Evra, il me charriait : «Dis, maintenant que madame est là, tu pourrais au moins nous faire l’honneur d’une invitation chez toi, tu ne crois pas ?» Pour moi, les recevoir, c’était…

Peut-on s’attacher à un club ?

Il me semble plus juste de dire que l’on s’attache à ceux qui incarnent le club ; mais je réponds oui. A Montpellier, il y a un homme et un moment qui cristallisent cet attachement : le déjeuner avec les familles au mas du président, Louis Nicollin. A Monaco, je pense forcément à ceux qui m’ont accueilli ; la directrice du centre de formation, Mme Philips – je n’ai jamais su son prénom – ou Paul Pietri, qui encadrait les jeunes.

A une ambiance ?

Un souvenir pour toujours : une rencontre de Coupe d’Europe avec Monaco à Athènes, sur la pelouse de l’Olympiakos. On rentre pour s’échauffer : normal, rien de particulier. On revient pour le match : on n’a pas compris, à se demander d’où les spectateurs sortaient et un bruit… On a eu l’impression que l’ambiance venait du sol.

A un entraîneur ?

Ah… Didier Deschamps m’a donné ma chance à Monaco et Rolland Courbis, après avoir essayé de me faire venir à l’AC Ajaccio quand je galérais à Nice en 2006, s’est accroché à cette idée et m’a pris à Montpellier un an plus tard : dans les deux cas, j’ai entendu dans le vestiaire «c’est ton père, etc.» (sourire) Disons qu’il y avait certainement un côté protecteur, dicté par la situation. Courbis a eu de la mémoire. A Nice, avec Frédéric Antonetti, ça a été beaucoup plus difficile. Je venais de Monaco, où je rentrais surtout en cours de match, je manquais de rythme… Vous savez, c’est une chose d’être bon ponctuellement, mais c’en est une autre d’être le mec régulier, capable de jouer trente ou quarante matchs par saison en étant performant. Je n’ai pas été bon les six premiers mois. Antonetti me convoque dans le bureau, avec le directeur sportif Roger Ricort : «Tu n’as même pas le niveau de National», le 3e échelon. Il a fallu faire avec. Quand c’est compliqué, c’est l’extrasportif qui vous tient : cette période coïncidant avec l’arrivée de mon premier enfant, en rentrant le soir, j’avais le sourire qui m’avait manqué durant la journée. La religion m’a aussi apporté du calme : tu dois toujours penser aux blessés, aux malades… Un joueur doit relativiser.

Vous en voulez à Antonetti ?

Non. Je distingue deux choses : le diagnostic, avec lequel j’étais d’accord, et les mots. Arrive un moment où tu as l’impression de tout mal faire et où tu te dis : ou c’est moi qui ne comprends pas le football, ou c’est le mec en face. Aujourd’hui, forcément, je me dis que cet épisode m’a donné un surplus de dureté mentale qui m’a servi par la suite. Antonetti m’a aussi fait progresser dans le travail tactique et devant le but, ce que je n’oublie pas. On s’est revu un soir de match à Rennes, l’année où Montpellier est champion [victoire de Montpellier 2-0 le 7 mai 2012, un but de Camara, ndlr]. Il m’a félicité pour mes progrès. J’ai trouvé ça sincère. Les entraîneurs sont humains. S’ils connaissent leurs joueurs, ils savent ce qu’ils ont donné durant le match, indépendamment de la victoire ou de la défaite. Après, certains sont peut-être très centrés sur la gagne, justement.

Vous avez été international à 19 ans avec le Sénégal et vous avez disputé un quart de finale de Coupe du monde en 2002. Qu’est-ce qui reste plus de dix ans plus tard ? Des amitiés ? Des matchs ?

La première chose qui me vient à l’esprit, ce sont des moments. La causerie avant la victoire [1-0] face aux Bleus lors du match d’ouverture, notamment. Notre entraîneur français, Bruno Metsu [disparu en 2013, ndlr], avait réuni tout le monde à l’hôtel : «Avant de vous parler du match, je vais vous montrer quelque chose.» Et là, il nous passe un montage vidéo finalisé au tout dernier moment, quelques minutes avant cette discussion, où l’on voit les gens, au Sénégal, dans l’attente de notre match : ceux qui galèrent pour trouver une télé, ceux qui ne dorment plus depuis des jours, ceux qui stressent jusqu’à en souffrir… Metsu a conclu : «Si ça ne vous motive pas, tout ce que je peux vous raconter ne servira à rien.» De toute façon, on était sûr d’y arriver.

Pourquoi ?

Si tu en touchais un, tu touchais tous les autres. C’était un truc d’hommes. A l’entraînement, on se rentrait dedans dans des proportions que vous ne pouvez pas imaginer. Mais quand c’était fini, c’était fini. Lors d’un transfert entre deux matchs au Japon, Lamine Diatta et Salif Diao en sont venus aux mains dans un train. Tout était sur la table, sans non-dit. Bon, à 19 ans, tu te dis parfois : «Mais qu’est-ce que je fais là ?» (sourire) Je me rappelle aussi ces moments plus en creux, où certains buvaient le thé au bord de la piscine, pendant que d’autres tapaient dans le ballon sur une pelouse… Beaucoup d’harmonie.

Le succès change-t-il l’homme, voire le joueur ?

Les gens te respectent plus, ce qui n’est pas normal, mais ça ouvre des portes. Exerçant mon métier en Europe, j’ai besoin de relais au Sénégal pour les papiers, acheter des terrains… La notoriété aide beaucoup.

Y a-t-il quelque chose qui vous attache au foot dans votre pratique quotidienne, à l’entraînement ?

Ah ça oui ! Par exemple : tu mets un coup d’épaule et, là, tu es content. Il y a du plaisir à faire un dribble ou un geste technique, mais il y en a aussi à passer l’épaule devant ton adversaire : ça fait des années que je m’entraîne avec Karim Aït-Fana[milieu du MHSC] et c’est toujours moi qui passe l’épaule, jamais lui ! Sept ans à être là, bien calé, entre le ballon et Karim (éclats de rire)… Quand je suis avec les jeunes, ils me parlent de foot. Mais quand j’écoute leurs parents, ils me parlent d’argent, et c’est de pire en pire. Forcément, la crise économique influe, les gens sont sous pression. Le foot n’est pas hors du monde. Mais la carrière d’un mec, c’est fragile.