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Tidiane Kassé

Les Lignes de Tidiane Kassé

Certains ont eu grand plaisir à voir Sadio Mané porté au pinacle par la presse, ce lundi d’avant-hier. Bourreau du Bayern Munich (3-0, un but et un penalty dont il est à l’origine), c’était pour un match amical. «Juste» pour un match amical, aurait-on même pu dire. Mais on sait que la fierté bavaroise étouffe pour moins que cela.

Pour la grandeur d’un passé que les Beckenbauer, Sepp Maier, Gerd Muller, etc., ont ajouté comme label à la puissance germanique, mais aussi pour le prestige présent d’une formation dont il s’agissait de la deuxième défaite en 47 matches. Ajoutez-y la charge des rivalités austro-allemandes sur d’autres champs de prestige, mais aussi de confrontations guerrières, qui fait que rien de banal ne peut opposer les deux cousins germanophones de la Middle Europa.

Ne cherchez pas le football autrichien dans les palmarès européens et mondiaux. Peine perdue. Sa valeur est ailleurs, qui fait dire que Sadio Mané joue peut-être dans un championnat du niveau 3 européen. Mais ce faisant, il s’inspire d’une des nations qui ont le plus apporté à l’histoire du football mondial.

L’Autriche ne focalise guère les faisceaux médiatiques. Ceux qui apprennent de l’histoire et ceux qui ont un vécu que ne trahit pas encore une mémoire déclinante, savent que l’international sénégalais baigne dans une source d’une inspiration qui fut l’une des plus fertiles dans l’histoire du football mondial. Car si les Anglais ont inventé ce jeu, ce sont les Autrichiens qui lui ont donné de l’intelligence. On peut y ajouter que les Hongrois lui ont défini un esprit, avant que les Brésiliens ne fassent la symbiose pour créer le mouvement.

Dans les années d’avant la Grande Guerre, l’Autriche avait une équipe qu’on appelait la «Wunderteam» (la merveilleuse équipe». Une formation qui fut au football ce que Mozart (tiens, il est né à Salzbourg !) est à la musique. Et quand on sait que la grandeur d’une nation peut subir les vicissitudes de l’histoire sans que son empreinte ne s’efface de la marche du temps, on peut se dire que Sadio Mané baigne dans une civilisation footballistique dont son potentiel énorme peut tirer l’étincelle qui anime les feux de joie.

Ce bonhomme qui dégage une des meilleures expressions footballistiques qu’on ait connue au Sénégal depuis El Hadj Diouf, peut grandir merveilleusement dans cette couveuse. L’Autriche est à sa dimension. Elle devrait lui permettre de monter en échelle de valeur sans subir les poussées d’accélération qui ont grillé tant de talents naissants, dont les capacités non encore éprouvées ont été soumises à des défis trop intenses.

Dans la relation corps-ballon, dans l’utilisation de l’espace avec ou sans ballon (son but contre le Bayern résulte d’une intelligente course contre le hors-jeu), dans l’audace et la prise de responsabilités pour s’approprier le jeu plutôt que de le subir, il est celui qui s’approche le plus de Diouf. On le critique pour le penchant qu’il a à trop porter le ballon, mais c’est le défaut d’un amour démesuré que nourrit le talent.

La manière dont Sadio Mané commence à peser sur le jeu des «Lions» impose un regard plus réfléchi sur son utilisation dans le collectif national. Les avis convergent dessus. Car l’Autriche où il joue n’est pas une terre d’obscurantisme qui affecterait son potentiel par rapport aux supposées lumières qui viennent d’ailleurs.

Disant plus haut que l’Autriche est le pays où le football a commencé à devenir intelligent, on veut rappeler que c’est dans ce pays qu’on aurait entendu pour la première fois au monde un entraineur crier «Balle à terre !». Le pays où on a cherché à construire et à organiser le jeu plutôt que de balancer un ballon et de voir tout le monde courir après, comme dans ces folles sarabandes des petits camps d’enfance. Ce donneur d’ordre, dans les années 1930, s’appelait Hugo Meisl. C’est avec lui (en collaboration avec l’Ecossais Hogan) que naquit la première organisation fonctionnelle. Sa «Wunderteam» jouait un 2-3-5 qui, sur le terrain, dessinait un W-M et  pour la première fois un meneur de jeu apparaissait dans le groupe.

Mais l’Autriche, c’est comme la Hongrie des années 1950. Elle traine une des plus tristes désillusions de l’histoire du foot mondial. Comme les «Magyars» en 1954, la Coupe du monde de 1934 (gagnée par l’Italie) était l’aboutissement naturel de son hégémonie. Première formation à défaire une équipe nationale britannique (5-0 contre l’Ecosse, à Vienne, en 1931), elle disputera 31 matches pour n’en perdre que 3, jusqu’en 1934, avec 101 buts marqués.

L’Autriche, c’est aussi la terre d’Ernst Happel. Avant que l’Ajax d’Amsterdam de Kovacs ne le vulgarise, c’est à lui qu’on prête la conception du «football total» avec Feyenoord, vainqueur de la Ligue des champions en 1970. Il la gagnera ensuite avec Hambourg en 1980.

On termine avec une savoureuse anecdote au sujet d’Happel. Pour son premier jour d’entraînement avec Hambourg, alors constellée de talents et de personnalités comme Magath, Kaltz, Beckenbaeur, etc., il posa une cannette sur la transversale, pris son élan et des 20 mètres la fit voler en l’air avec un ballon. Ancien défenseur du Rapid de Vienne et de l’équipe d’Autriche, il voulait montrer à ces stars qui est qui. Il paraît que dans la file qui s’est formée après lui derrière le ballon, seul «Beck» l’a mis en plein dans le mille.

L’histoire dit qu’il s’agissait d’une cannette de Coke et on se demande si ces fils de pub d’Atlanta n’ont pas inventé tout cela pour mieux vendre…

Mais qu’on n’en retienne au moins une chose : l’Autriche n’est pas un pays de ploucs et ce que Sadio Mané y fait n’est pas un jeu d’enfant.

 

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