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L’époustouflant Mbaye Lèye tire Zulte Waregem (Belgique) vers le haut. L’attaquant international sénégalais, auteur de 19 réalisations et leader des play-offs, caresse le rêve de remporter cette saison le titre de champion de Belgique qui manque encore à son palmarès. Et d’être sélectionné à nouveau en équipe nationale ? Erreur. La Tanière ne lui manque pas. Pis, il fustige la nouvelle politique du Sénégal.

 

Mbaye, de tous vos clubs, c’est Zulte qui vous réussit le mieux. Pourquoi ? 

L’explication est simple : à Zulte, je joue à ma position préférée : avant-centre. Dans tous les autres clubs où je suis passé, notamment à La Gantoise ou au Standard de Liège, j’ai joué comme milieu droit ou milieu gauche. J’ai beaucoup joué derrière l’attaquant, en numéro 10 ou en excentré. A Zulte, je joue comme attaquant de pointe. C’est le poste qui me convient. J’y ai des repères.

À l’issue de la cinquième journée des play-offs, votre club s’est hissé à la première place du classement à un point d’Anderlecht. C’est le moment où jamais de remporter le championnat, seul titre qui manque à votre palmarès en Belgique ?

Oui ! J’ai été deux fois vainqueur de la coupe de Belgique et deux fois vice-champion. J’espère que je ne serai pas encore vice-champion. Je suis en train de réaliser une belle saison en étant élu parmi les cinq meilleurs joueurs africains du championnat. Mais l’essentiel reste ce titre de champion. On fera tout pour le remporter. C’est une lutte très serrée entre Cheikhou (Kouyaté, Anderlecht) et moi. C’est amical. Il a fait de très belles saisons depuis qu’il est là. Personnellement, contrairement au Sénégal où l’on me connaît moins, j’ai un nom en Belgique. Les gens me connaissent et savent qui je suis. Depuis six ans, je fais de très belles saisons et c’est le seul titre qui manque à mon palmarès. Cette année, on a une grosse opportunité de réaliser quelque chose d’exceptionnel. Ça fait 18 matches qu’on est invaincu(s) à l’extérieur. En play-offs, on a réussi à battre les gros. Cela veut dire qu’on est costaud(s). Cette fin de saison est déterminante pour ma carrière et pour mon club, qui n’a jamais été champion de Belgique. Un club qui ne fait pas partie du «top cinq» (Anderlecht, Standard, Bruges, Genk et La Gantoise) et qui finit champion avec un budget tellement petit, c’est incroyable. Un rêve impossible pour toute la Belgique. En début de saison, il n’y avait pas un sur un million de personnes qui pensaient qu’on pouvait finir champion. Depuis 17 ans, aucun petit club n’a remporté le championnat. Ce serait phénoménal de réussir le coup.  Je suis une pièce maîtresse du club et tout le monde s’attend à ce que je sois à la hauteur.

 

Six ans en Belgique, n’avez-vous pas l’impression d’avoir fait le tour de la question. Ça donne forcément des envies d’ailleurs, non ?  

Bien sûr. Mais si vous n’avez pas des propositions, vous ne pouvez pas en découvrir. Le plus important, c’est d’être dans un endroit où les gens ont envie de vous voir. Tout dépend des propositions que j’aurai en fin de saison. Je suis quelqu’un d’assez tranquille. Je ne me fatigue pas à lorgner des choses ou m’imaginer dans les grands championnats. Je suis heureux de ce que j’ai et de ce que je réalise. Depuis six ans, les gens me disent : «A la fin de la saison, tu vas partir.» Mais cela ne s’est pas fait. J’ai une philosophie un peu différente qui fait que les gens disent que je ne suis pas un footballeur, mais un intellectuel (sic). Le bonheur, ce n’est pas forcément là où il faut aller chercher des millions.

 

Vos belles prestations vous ont ouvert les portes de l’équipe nationale en 2007 avec Henryk Kasperczak. Cette année, vous récidivez, vous attendez-vous à ce que les mêmes causes produisent les mêmes effets ?

Depuis que je suis en Belgique, depuis ma première année en équipe nationale, je suis toujours sur les mêmes traces. Mais au Sénégal, on est toujours occupé à regarder les autres championnats. L’année dernière et bien avant, j’ai été vice-champion et vainqueur de la coupe de Belgique. Mais je n’ai pas été sélectionné en équipe nationale. Cette année, je ne serai peut-être pas sélectionné en fin de saison. Tant mieux ! Cela me donne aussi beaucoup de temps de pouvoir m’occuper de ma famille pendant les vacances. Quand je suis arrivé en sélection nationale du Sénégal, j’ai toujours été à la hauteur. Après, il y a eu beaucoup de changements d’entraîneur et peut-être, je ne suis pas binational. Le Sénégal a une nouvelle politique qui est de chercher des joueurs qui ont la double nationalité. Aujourd’hui, si vous n’êtes pas un joueur qui intéresse à la fois la France et le Sénégal, vous n’êtes pas une priorité pour la sélection du Sénégal.

 

Est-ce frustrant pour vous ?

Non ! Pourquoi ? Mon éducation et mes études me permettent de prendre du recul par rapport à cela. Dans cette vie, on n’a que ce que l’on mérite. Le temps que je n’ai pas passé en sélection m’a beaucoup servi. Si je dois revenir en équipe nationale, je reviendrai. Je suis un musulman. Il ne faut pas faire du forcing. L’équipe nationale ne me tracasse pas du tout. Mais j’en suis le premier supporter. Je fais partie des rares joueurs qui n’ont pas comme objectif de jouer à tout prix en sélection, d’être international. Peut-être que les résultats ne sont pas là, mais les gens qui sont sélectionnés sont de bons joueurs. Si je ne suis pas sélectionné, cela ne me dérange pas. Je n’ai pas cette volonté d’y aller à tout prix. La sélection ne me tracasse pas du tout. En plus, les entraîneurs qui sont au Sénégal ne connaissent pas la Belgique et ne veulent pas la connaître. La Belgique est sous-estimée. Si vous n’avez pas été formé au Sénégal, les gens ne pensent pas à vous.

 

Avez-vous l’impression que la double nationalité prime sur le talent ? 

Ces joueurs dits binationaux ont du talent et jouent dans des clubs de très bon niveau. Seulement, si vous êtes footballeur et que vous vous sentez Sénégalais, il n’y a pas de choix pour que les dirigeants sénégalais aillent vous chercher. Quand j’ai la nationalité française et sénégalaise, j’envoie une lettre à la fédération pour dire mon envie de jouer pour cette Nation. Je n’attends pas que la Fédération vienne me chercher. Je ne vois pas pour quelle raison les dirigeants sénégalais doivent prendre l’avion pour aller chercher un joueur qui se sent Sénégalais. On ne doit pas attendre les autres pour se déclarer Sénégalais.

 

Allez-vous réfléchir avant de venir, si l’on faisait appel à vous ? 

Non, je ne réfléchis pas à cet appel. Je ne pense à rien. Je ne connais pas le sélectionneur, lui non plus, donc, je ne pense pas à ça. Je pense surtout à la fin de saison. Les gens attendent beaucoup de moi. Il y a une grosse responsabilité sur mes épaules par rapport à cette saison. J’espère être à la hauteur.

 

Le fait qu’on appelle des joueurs évoluant dans des championnats moins cotés que la Belgique, qui n’ont pas la même réussite que vous, cela ne vous interpelle-t-il pas ?

On appelle des joueurs de Ligue 2 ou des joueurs de la Scandinavie. Cela ne me dérange pas. Le plus important, c’est de faire en sorte que le football sénégalais devienne ce qu’il était avant. Que le joueur soit à la hauteur des attentes. Après, on s’en fout dans quel pays il joue. Je n’ai pas cette frustration. Seulement, les gens oublient que si vous allez dans les grands championnats, en Angleterre comme ailleurs, vous n’avez que des joueurs sortis du championnat belge. Aujourd’hui, vous prenez Benteke (Christian). Au Standard, j’étais titulaire et lui était sur le banc. C’est le meilleur joueur à Aston Villa. On parle de lui partout.  Il en est de même d’Axel Witsel qui au Zénith Saint-Pétersbourg et beaucoup d’autres joueurs avec qui j’ai joué. Mais pour moi, ce n’est pas un problème que d’autres joueurs soient sélectionnés ou pas. L’essentiel est de faire en sorte que le football sénégalais redevienne ce qu’il était.

 

Justement, comment faire pour que le football sénégalais redevienne ce qu’il était ? 

Il faut d’abord changer la mentalité des gens qui dirigent le football. Je vais dire des choses, les gens penseront après que c’est parce que je ne suis pas sélectionné ou que je ne vais plus revenir en sélection. Mais, je m’en fous. Quand vous êtes directeur sportif (directeur technique national) et que vous mettez trois à quatre entraîneurs qui échouent, vous devez aussi démissionner. Tous ces gens qui ont joué au football, la génération de 2002, ont de l’expérience. On a besoin d’eux. Il faut suivre la marche du football et ne pas tourner en rond. C’est bien de mettre Alain Giresse comme sélectionneur national, mais s’il n’est pas bien accompagné ni bien entouré, le résultat sera le même que celui de ses prédécesseurs. Une seule personne ne peut pas changer le football sénégalais. Il faut un fil conducteur : un entraîneur qui a un leadership, des joueurs et des leaders. Dans un groupe, il y a toujours des gens qui suivent et d’autres qui guident. Une génération, même bourrée de talent, a besoin de leaders. Les joueurs sénégalais sont bourrés de talent, mais on ne comprend pas pourquoi on n’arrive pas à gagner.